Au même titre que le courage ou l’humilité, l’ouverture d’esprit est une qualité autant revendiquée que rare.
Il est, effectivement, assez commun d’être entouré de personnes qui vous assurent être ouvertes d’esprit. Et qui grincent des dents dès que vos convictions écologistes ou opinions politiques divergent des leurs.
Au-delà de ce constat qui prête à sourire ou à l’agacement, l’ouverture d’esprit est perçue comme une « gentille » qualité. Une valeur morale qui nous rend plus tolérants, plus aimables ; ce qui suffirait à justifier le bien-fondé de son développement.
Cette approche n’est évidemment pas fausse, mais elle omet trop souvent l’aspect pragmatique et intéressé de cette qualité.
L’ouverture d’esprit se définit comme la capacité à renouveler sa pensée et à penser autrement. Autrement dit, à faire preuve d’agilité mentale.
Ce qui, en soi, demande beaucoup d’efforts avant qu’elle ne devienne un réflexe.
Des efforts néanmoins récompensés et qui s’étendent bien au-delà de la civilité, puisque l’ouverture d’esprit est un agent d’excellence. Elle permet d’accéder à la performance et d’affiner son talent.
Elle mérite donc que l’on s’arrête quelques instants pour comprendre ce qui la caractérise, ce qui la freine et dans quelles conditions elle peut se transmettre.
Dans la liste des obstacles empêchant l’ouverture d’esprit, le premier d’entre eux a de quoi surprendre puisqu’il s’agit de l’intelligence.
Quels sont les obstacles à l'ouverture d'esprit ?
Les biais de confirmation et de désirabilité
Intuitivement, nous associons une grande intelligence à l'ouverture d'esprit, car nous pressentons qu'un mental puissant est forcément agile.
Or, puissance de réflexion et agilité mentale sont deux aptitudes différentes qui ne se rejoignent pas toujours.
Albert Einstein, qui avait bouleversé la physique avec la théorie de la relativité, n'a pas su reconnaître toute la pertinence de la révolution quantique.
Mike Lazaridis, le génial concepteur du BlackBerry, n'a pas senti la nécessité de repenser son téléphone à l'arrivée de l'iPhone.
Ces deux exemples font écho à de récentes recherches évoquées par Adam Grant, selon lesquelles « plus une personne est intelligente, plus elle peut avoir des difficultés à actualiser ses croyances ».
Ces études sont corroborées par deux autres.
La première, de l'université de New York, souligne que plus notre QI est élevé, plus nous repérons rapidement les schémas sociaux et plus nous tombons facilement dans les stéréotypes.
Néanmoins, elle démontre aussi que lorsque ces personnes au QI élevé sont confrontées à de nouvelles informations, elles sont davantage capables de réévaluer leurs idées.
La seconde étude, de Cambridge, révèle qu'une personne douée en mathématiques peut perdre tout son sens d'analyse quand le sujet revêt une charge émotionnelle. Elle manipule alors les chiffres à sa convenance pour leur faire dire ce qu'elle veut.
Ainsi, en fonction de leurs idées politiques, les mathématiciens libéraux évaluaient moins bien les données indiquant qu'interdire les armes ne fonctionnait pas. Tandis que les conservateurs avaient plus de difficultés à évaluer les preuves indiquant qu'interdire les armes fonctionnait.
Une troisième étude, de l'université James Madison, vient expliquer ce phénomène. Les personnes très intelligentes ne sont pas mieux armées que les autres pour se protéger des deux biais cognitifs faisant obstacle à l'ouverture d'esprit :
- Le biais de confirmation (je vois ce que je m'attends à voir)
- Le biais de désirabilité (je vois ce que je veux voir)
L'attachement à son identité
Il n'est jamais facile de se libérer de ses biais cognitifs tant ils sont inconscients. Mais pour ce qui concerne ces deux-là, la solution est assez accessible.
Elle est inspirée d'une confidence de Daniel Kahneman, lauréat du Prix Nobel d'économie 2002 et auteur de Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée (Flammarion, 2012).
À Adam Grant, Kahneman confie : « Je change tellement vite d'avis que cela rend fous mes collaborateurs. Je ne m'attache que provisoirement à mes idées. Je n'ai aucun amour inconditionnel envers elles. »
C'est justement l'attachement à ses idées qui est le terreau des biais de confirmation et de désirabilité.
Et si nous sommes si attachés à nos idées, c'est parce que nous en faisons les étendards de notre identité. Cet attachement se manifeste de manière double.
L'attachement du moi présent au moi passé. Il permet de nourrir un sentiment de cohérence et d'intégrité. Le fil rouge de notre vie est clairement identifiable, ce qui nous rassure et conforte notre identité.
L'attachement de notre identité à nos opinions. Une grande majorité des gens se définissent en termes de croyances, d'idées et d'idéologie. Ce qui, là encore, les rassure en donnant un sens à leur identité — mais qui empêche toute ouverture d'esprit (quand bien même ils prétendent le contraire).
Les obstacles étant clairement identifiés, comment les surmonter ? Quels comportements permettent une réelle ouverture d'esprit ?
Quels sont les comportements aptes à l'ouverture d'esprit ?
Adopter l'état d'esprit scientifique
Il y a déjà vingt ans, les chercheurs ont mis en évidence trois différents états d'esprit lorsque nous réfléchissons et échangeons.
- Le prédicateur, qui s'enclenche lorsque nous sentons nos idées menacées. Sans nous en rendre compte, nous prononçons alors des sermons pour défendre nos points de vue.
- Le procureur, quand nous décelons une faille ou une erreur dans le raisonnement d'autrui.
- L'homme politique, quand nous faisons du prosélytisme en cherchant à convaincre les autres.
Comme on le devine, aucun de ces états d'esprit n'est propice à l'ouverture d'esprit. Tous trois reposent sur une mécanique commune : juger — l'autre, ses idées, sa conduite. Or, arrêter de juger les autres et soi-même est précisément la condition de la pensée libre. Celui qu'il nous faut adopter est l'état d'esprit scientifique.
C'est un état d'esprit où nous ne considérons pas nos idées comme des dogmes, mais comme des hypothèses susceptibles de laisser apparaître un savoir nouveau.
Changer d'avis devient une preuve d'intégrité intellectuelle, et non un acte de faiblesse ou une défaite, comme le pense un prédicateur, un procureur ou un homme politique.
À la rigueur, ce que le scientifique peut considérer comme un acte de faiblesse ou une défaite serait d'oublier ses valeurs (générosité, loyauté, responsabilité, etc.).
Trop souvent, nous confondons croyances, convictions, idées d'un côté, et valeurs de l'autre. Or, cela n'a rien à voir.
Les valeurs sont immuables : ce sont elles qui nous donnent une colonne vertébrale, un socle et un fil conducteur identitaires.
C'est en prenant conscience de cette nuance qu'il devient plus facile de se détacher des croyances, convictions et idées obsolètes.
Concrètement, adopter un état d'esprit scientifique suppose de cultiver trois comportements qui se nourrissent les uns les autres.
Trois comportements qui mettent radicalement fin aux pensées étriquées : « Cela ne marchera jamais. » « Ce n'est pas l'expérience que j'en ai eue. » « C'est trop compliqué. » « C'est toujours comme ça qu'on a fait. »
Ce sont l'humilité, le doute et la curiosité.
L'humilité, le doute et la curiosité
L'avantage de la curiosité est incontestable. Avec elle, nous pouvons lutter contre les biais de confirmation en cherchant des informations contraires à nos idées. Et en nous y intéressant réellement.
L'avantage du doute et de l'humilité l'est moins, tant ces termes sont mal compris.
Par exemple, peu de personnes savent que l'étymologie latine de l'humilité signifie ce qui vient de la terre (humus).
L'humble n'est donc pas celui qui se sous-estime ou manque de confiance en lui. Il est celui qui sait garder les pieds sur terre et avance vers son but en ayant conscience de ses qualités et de ses manques.
L'humble est, finalement, celui qui a atteint une parfaite confiance en soi. Celle qui ne sombre ni dans l'ego surdimensionné, ni dans l'ego inexistant.
Cette confiance-là est moins un acquis qu'un équilibre — souvent fragile, parfois oscillant. Une estime de soi instable peut justement empêcher d'accéder à cette humilité juste, en alternant surévaluation et auto-dévaluation.
La confiance en soi et l'excellence se nourrissent de doutes constructifs.
Ces doutes ne nous paralysent pas, mais nous poussent à devenir meilleurs en travaillant davantage et plus intelligemment.
Par exemple, vous pouvez avoir foi en votre capacité à réussir votre reconversion professionnelle, mais douter sur la pertinence des outils dont vous disposez.
Par ailleurs, les recherches de David Dunning et Justin Kruger ont démontré que plus les gens débordaient de confiance en eux, plus ils manquaient de compétences — ce que la psychologie a depuis baptisé l'effet Dunning-Kruger.
Cet effet souligne, en creux, l'importance d'une démarche plus large pour comprendre et améliorer son estime de soi : il ne s'agit ni d'amplifier la confiance, ni de la réduire, mais de l'asseoir sur des bases lucides.
Plus intéressant encore, Adam Grant évoque une étude récente démontrant que les personnes qui réussissent le mieux sont sujettes au fameux syndrome de l'imposteur.
Dans la presse, l'auteur avance même que ce syndrome est un précurseur de croissance en talent et performance. Reste encore à déterminer dans quel contexte et dans quelle mesure il devient un avantage ou un inconvénient.
Ce travail sur soi ne saurait être complet sans l'intervention et l'accompagnement de son entourage. Pour ce faire, Adam Grant encourage vivement à rendre l'ouverture d'esprit contagieuse.
Comment rendre l'ouverture d'esprit contagieuse ?
Conseils pour favoriser l'ouverture d'esprit au quotidien
Demandez à un ami, un conjoint ou un parent s'il s'est récemment remis en question. Ou lancez une conversation sur les moments où vous-même avez changé d'avis.
Avoir un réseau de soutien, c'est bien. Avoir un réseau de soutien et de stimulation, c'est mieux.
Le réseau de stimulation est composé de personnes qui ont un esprit critique naturel et n'hésitent pas à en faire profiter leur entourage (quitte à froisser quelques susceptibilités). Ne fuyez pas la compagnie de ces gens : recherchez leur avis en leur faisant comprendre la valeur de leur contribution.
Ne craignez pas le conflit.
Comme le doute, un conflit peut être productif s'il est de nature opérationnelle et non relationnelle.
En somme, il s'agit de laisser totalement de côté la question « qui a raison, qui a tort » pour se concentrer uniquement sur le « comment on arrange telle chose ». Afin d'éviter de glisser du conflit opérationnel au conflit relationnel, insistez bien sur les points de convergence.
Dans vos échanges, émettez davantage de questions que d'affirmations — surtout si vous voulez entendre le fond d'une pensée.
Pour aider votre interlocuteur à réfléchir sur sa position, demandez-lui ce qui le ferait changer d'avis. Puis, voyez si vous pouvez le persuader de changer d'avis, à son propre rythme.
Enfin, et surtout, face aux questions controversées ou complexes, la nuance doit toujours avoir le dernier mot.
Pour l'illustrer, Adam Grant évoque le débat entre deux docteurs en psychologie, Daniel Goleman et Jordan Peterson.
Le premier, auteur de L'Intelligence émotionnelle (1995), stipule que la réussite professionnelle doit davantage à l'intelligence émotionnelle qu'à l'intelligence cognitive. Le second avance que le concept de quotient émotionnel (QE) est une fable.
Or, tous les deux ont raison et tort, car tout dépend du métier que l'on exerce. L'intelligence émotionnelle contribuera à la réussite d'un coach ou d'un thérapeute, mais elle aura beaucoup moins d'impact sur celle d'un comptable ou d'un mécanicien dont le métier mobilise principalement des compétences techniques.
Comment favoriser l'ouverture d'esprit chez les enfants ?
Pour finir, voici trois conseils simples pour éveiller l'ouverture d'esprit des enfants :
Une fois par semaine, choisissez un sujet à discuter et faites le point sur l'état de vos connaissances et de vos idées reçues.
Afin que les enfants et les ados s'amusent, faites en sorte que chacun, à tour de rôle, choisisse le thème du jour (les dinosaures, la Préhistoire, l'espace et l'univers, le Moyen Âge, etc.).
Invitez les enfants à multiplier les brouillons et à solliciter l'avis des autres. Quand un de vos petits revient avec le dessin d'une maison, donnez-lui quelques astuces pour qu'il recommence et améliore son dessin. Cela l'aidera à se montrer créatif, à accepter la confusion et à ne pas obtenir la perfection au premier essai.
Enfin, arrêtez de demander à vos enfants ou ados ce qu'ils veulent faire plus tard. Très souvent, ils n'en savent rien. Mais surtout, cela peut leur faire créer une identité professionnelle précoce et réduire inconsciemment leurs options.
Au contraire, aidez vos enfants à élargir leur champ des possibles. Ce faisant, ils multiplieront les rêves et auront plus de chances de se laisser surprendre agréablement par la vie.
Vous leur offrez également, dans le temps, une protection efficace contre la sénescence mentale prématurée.
Bref, vous leur offrez tout ce que l'ouverture d'esprit apporte réellement, au-delà d'une simple et aimable civilité.
Source : Adam Grant, Think Again, éditions Alisio, 2023.