Depuis le 7 octobre 2023, nous sommes tous témoins de quelque chose. Il y a des dizaines de milliers de morts. Des enfants ensevelis. Des familles détruites. Et nous, ici, que faisons-nous de cette conscience ?
Le bien-être authentique ne se construit pas sur le déni. La santé mentale n’existe pas dans une société malade de son indifférence. Prendre soin de soi, c’est aussi cultiver la capacité à voir, à comprendre, à ne pas détourner le regard.
Le philosophe Emmanuel Levinas, lui-même rescapé de la Shoah, rappelait que l’éthique commence dans le visage de l’autre, dans sa vulnérabilité qui nous appelle. Hannah Arendt nous a montré comment la banalité du mal se construit sur l’incapacité à penser, à questionner, à résister aux récits simplificateurs. Et Albert Camus écrivait : mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.
C’est pour cela que BloomingYou en parle aujourd’hui.
Pour décrypter ces questions avec rigueur et clarté, j’ai invité deux chercheuses : Insaf Rezaghi, docteure en droit international à l’université Paris-Cité, et Nitzan Perelman Becker, docteure en sociologie également à Paris-Cité. Toutes deux contribuent à Yanni, un blog de jeunes chercheurs qui documentent les faits au-delà des slogans.
Concrètement, depuis le retour de Netanyahu au pouvoir, on observe une intensification de trois caractères déjà présents dans tous les gouvernements israéliens depuis la fondation de l’État : le nationalisme, le colonialisme et le religieux. Ces éléments existaient avant. Dès lors, depuis 2009, ils deviennent beaucoup plus assumés, beaucoup plus visibles, beaucoup plus radicaux.
En réalité, depuis 1967, peu importe la couleur politique du gouvernement, la colonisation a continué. La religion a toujours servi de justification pour la fondation d’un État-nation juif en Palestine. Aujourd’hui, pourtant, les plans d’annexion s’accélèrent, la suprématie juive s’assume ouvertement, et l’implication de la religion dans le système étatique se renforce.
Les défaillances révélées par le 7 octobre
Le 7 octobre 2023 a brisé un mythe fondamental de la société israélienne. Celui de l'armée la plus puissante de la région. Celui du renseignement infaillible. Et surtout, celui des Palestiniens incapables de mener une attaque aussi réfléchie et aussi coordonnée.
Pourtant, ce mythe a volé en éclats. En effet, pendant les premières semaines, c'est la société civile israélienne — et non l'État — qui a organisé l'aide psychologique et l'hébergement des déplacés du sud. L'État n'a pas réagi.
Par ailleurs, jusqu'à aujourd'hui, l'État refuse de mener un vrai comité d'enquête sur ce qui s'est passé. Les familles des victimes et des otages sont en colère. Cette absence de transparence crée des fractures profondes au sein de la société israélienne.
La réalité du terrain : apartheid, blocus, fragmentation
Avant d'analyser ce que révèle Gaza sur le plan du droit, il faut comprendre la réalité structurelle dans laquelle s'inscrit ce conflit.
Nitzan Perelman Becker la décrit avec précision : entre le Jourdain et la mer, le droit israélien distingue quatre statuts juridiques différents. Premier statut : les citoyens israéliens juifs. Deuxième statut : les citoyens palestiniens d'Israël, environ 20 % de la population, soumis à plus de 65 lois discriminatoires. Troisième statut : les Palestiniens de Cisjordanie, sous occupation militaire depuis 1967. Quatrième statut : les Palestiniens de Gaza, sous blocus depuis 2007.
Concrètement, selon Human Rights Watch et Amnesty International, ce système constitue un régime d'apartheid au sens du droit international — soit un crime contre l'humanité. Dès lors, Gaza n'est pas un incident isolé. C'est l'aboutissement logique d'un ordre colonial installé progressivement, où chaque composante — société civile, dirigeants politiques, pouvoir judiciaire, armée — est en ordre de marche.
L'effondrement du droit international : les mécanismes précis — Insaf Rezaghi
Insaf Rezaghi apporte une analyse juridique qui permet de comprendre pourquoi le droit international reste impuissant. Et surtout, pourquoi cette impuissance n'est pas accidentelle.
Le problème structurel du Conseil de sécurité
Le droit international tel qu'on le connaît a été forgé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À l'époque, 51 États seulement l'ont construit — dont la plupart étaient encore des empires coloniaux. Ces grandes puissances se sont arrogé un droit de veto au sein du Conseil de sécurité. Aujourd'hui, on compte 193 États membres de l'ONU. Pourtant, les cinq mêmes États conservent ce veto. Aucune réforme structurelle n'a jamais été adoptée.
En pratique, c'est ce mécanisme qui bloque toute action à Gaza. Un projet de résolution demandant un simple cessez-le-feu humanitaire a reçu 14 votes favorables sur 15 au Conseil de sécurité. Un seul État a mis son veto : les États-Unis. Résultat : rien.
L'absence d'effectivité
Le deuxième problème est celui des outils. La Cour internationale de Justice et la Cour pénale internationale n'ont pas de force de police. La CPI ne peut pas envoyer des agents arrêter Netanyahu à Tel-Aviv. Tout repose sur la volonté politique des États. Or les États-Unis et l'Union européenne ont choisi de ne pas mettre en œuvre les décisions de la CIJ, les mandats de la CPI, ni les résolutions du Conseil de sécurité.
Le double standard
La Russie fait l'objet de sanctions économiques et financières massives pour son invasion de l'Ukraine. Israël, accusé des mêmes violations du droit international humanitaire, ne fait l'objet d'aucune sanction comparable. Ce double standard révèle, selon Insaf Rezaghi, les fondements coloniaux persistants d'un système international qui ne s'applique pas de façon uniforme selon les États concernés.
La CIJ a parlé. Les États n'ont pas agi.
Dès le 26 janvier 2024 — moins de quatre mois après le 7 octobre — la Cour internationale de Justice a affirmé qu'il existe un risque plausible de génocide contre les Palestiniens de Gaza. Cette formulation déclenche un régime juridique précis.
En effet, la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide est erga omnes. Autrement dit, elle s'impose à tous les États de la planète. Dès lors, depuis cette ordonnance, chaque État a l'obligation juridique d'agir pour prévenir et réprimer ce crime.
Concrètement, qu'a fait la France ? La reconnaissance symbolique de l'État palestinien, d'un côté. De l'autre, laisser Benjamin Netanyahu — sous mandat d'arrêt international de la CPI — survoler l'espace aérien français. Continuer à commercer avec Israël. Maintenir des partenariats avec des universités israéliennes qui travaillent avec l'armée. Pour Insaf Rezaghi, c'est une complicité avec la commission d'un crime de génocide. Pas une position neutre.
Le problème de la solution à deux États
Sur ce point, les deux chercheuses s'accordent pleinement : la solution à deux États telle qu'elle est imposée par les États occidentaux est une posture néo-coloniale.
Pourquoi ? À aucun moment le peuple palestinien n'a été consulté sur cette solution. On impose un horizon politique à un peuple colonisé sans lui demander ce qu'il veut. Selon Insaf Rezaghi, le seul droit qui devrait guider la communauté internationale est le droit à l'autodétermination du peuple palestinien. Ce droit implique que les modalités de mise en œuvre lui appartiennent.
Par ailleurs, la solution à deux États ne répond pas à plusieurs questions fondamentales. Que fait-on des millions de réfugiés palestiniens qui attendent de pouvoir rentrer dans leurs maisons et villages ? Que fait-on de l'annexion progressive du territoire palestinien ? Et que fait-on d'une Autorité palestinienne qui ne contrôle plus rien — pas même les grandes villes cisjordaniennes où l'armée israélienne entre et arrête qui elle veut ?
Ce que révèle le passé colonial de la France
Nitzan Perelman Becker soulève une question qui nous concerne directement : pourquoi la France a-t-elle autant de difficulté à critiquer Israël, là où l'Espagne le fait plus facilement ?
Sa réponse est directe. La France n'a pas fait son travail de reconnaissance de ses propres crimes coloniaux. Décrire la politique israélienne comme coloniale, c'est nous renvoyer à ce que la France a fait en Algérie, et ailleurs dans le monde. Ce travail de mémoire n'a pas été fait. Dès lors, il est plus difficile de nommer ce qu'Israël fait aujourd'hui pour ce que c'est.
Notre responsabilité morale de témoins
La question finale que pose cet épisode n'est pas seulement géopolitique. Elle est personnelle.
Judith Butler écrit que certaines vies sont grievable — dignes d'être pleurées — et d'autres non. Ce que révèle Gaza, c'est cette hiérarchie mortifère des vies humaines. Reconnaître cela, c'est déjà un premier pas.
En réalité, ce décrochage moral ne touche pas que les individus. Il touche aussi les institutions. Ainsi, ce que la psychiatrie militaire observe sur la tolérance progressive à l'intolérable dans les guerres contemporaines trouve un écho direct dans ce qu'Insaf et Nitzan décrivent : des États qui s'habituent, semaine après semaine, à ne pas appliquer le droit qu'ils ont eux-mêmes construit.
Le plus grand danger, c'est l'anesthésie progressive. Celle qui fait qu'on finit par ne plus vraiment voir, ne plus vraiment sentir. Insaf et Nitzan ont nommé les mécanismes précis par lesquels l'oppression fonctionne. Dans un monde saturé de slogans et de simplifications, cette précision est un acte de résistance.
Que peut-on faire concrètement ?
Insaf Rezaghi et Nitzan Perelman Becker ne laissent pas leurs auditeurs dans l'impuissance. Plusieurs leviers existent à l'échelle citoyenne.
Se renseigner rigoureusement, au-delà des récits préfabriqués. Comprendre ce que signifient en droit les termes apartheid, colonialisme, génocide.
Parler, dans ses cercles, ses universités, ses cafés. Rendre visible la situation palestinienne dans les espaces où l'on a une voix. Ce silence-là est ce que recherche l'impunité.
Soutenir les mobilisations citoyennes. C'est selon Insaf Rezaghi ce qui a poussé la France à reconnaître symboliquement l'État palestinien : la pression des opinions publiques.
La question du boycott. Commercer avec certaines entreprises israéliennes, c'est participer indirectement au financement de ce que les tribunaux internationaux qualifient de crimes de masse. C'est un choix individuel et collectif.
Refuser l'instrumentalisation de l'antisémitisme. Nitzan Perelman Becker y tient particulièrement — elle-même a de la famille polonaise tuée pendant la Shoah. L'antisémitisme est un crime raciste grave. C'est précisément pour cette raison qu'il est dangereux de le voir instrumentalisé pour faire taire toute critique de la politique de l'État d'Israël. Savoir distinguer ce qu'est être juif, être israélien, commettre un acte antisémite, adopter une position antisioniste — c'est une nécessité intellectuelle et politique.
Il n'y a pas de séparation étanche entre notre santé mentale et l'état du monde. Nous portons en nous cette fracture morale. La question est : est-ce qu'elle nous paralyse — ou est-ce qu'elle nous mobilise ?
Pour aller plus loin
Blog Yanni — les analyses d'Insaf Rezaghi et Nitzan Perelman Becker : [à compléter avec le lien]
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