On parle beaucoup de ce qu’on mange, de comment on dort, de combien on bouge. Mais il y a un angle que la médecine préventive a longtemps évacué : ce qui nous entoure, ce qu’on touche, ce qu’on respire chez soi.
Dans cet entretien, vous allez apprendre quelles substances se cachent dans votre maison et lesquelles méritent vraiment votre attention. Vous allez comprendre pourquoi votre air intérieur est probablement plus pollué que l’air de la rue, et ce que vous pouvez faire dès ce soir pour y remédier. Vous allez découvrir les trois erreurs que font même les gens qui font attention — ceux qui lisent les étiquettes, qui achètent bio, qui pensent bien faire. Et vous allez repartir avec une chose concrète, une seule, que vous pouvez changer demain matin, sans budget et sans réorganiser votre vie.
L’exposome, c’est l’ensemble des expositions toxiques cumulées sur une vie. Le terme paraît technique. Sa portée clinique l’est beaucoup moins.
L’information la plus marquante de l’entretien tient en une phrase. Il y a quelques semaines, les quatre sociétés mondiales de cardiologie les plus importantes ont publié, pour la première fois, une déclaration commune : les professionnels de santé doivent désormais connaître les facteurs de risque environnementaux au même niveau que les facteurs traditionnels — tabac, alcool, cholestérol, sédentarité.
Cette semaine, pour la première fois en France, Pierre Souvet va donner un cours obligatoire aux internes de cardiologie de la faculté de Marseille. Une première — en 2026.
C'est probablement le fait le plus contre-intuitif de tout l'entretien : l'air de votre maison est en moyenne six à huit fois plus pollué que l'air de la rue.
Trois mécanismes l'expliquent :
- La pollution extérieure pénètre. Si vous habitez près d'une voie passante, les particules fines des voitures s'invitent chez vous et s'y accumulent.
- Les sources intérieures sont nombreuses. Feu de cheminée (même à foyer fermé, chaque ouverture libère des particules ultrafines extrêmement oxydantes), cuisine sans hotte, sprays parfumés, bougies, encens, peintures fraîches, sols en PVC qui relarguent des phtalates sous forme gazeuse, panneaux de meubles contenant du formaldéhyde — cancérigène reconnu, favorisant l'asthme.
- Les polluants s'accumulent. Sans ventilation, l'exposition se cumule heure après heure.
Le geste anti-toxique numéro 1 — celui que Pierre Souvet recommanderait si on ne devait en retenir qu'un — est d'aérer cinq minutes matin et soir, en courant d'air traversant, idéalement en arrivant à la maison plutôt qu'en partant. Cinq minutes ne refroidissent pas un logement en hiver. Et cela évacue les polluants accumulés pendant les heures d'absence.
« En consultation, j'avais une dame qui avait bouché sa VMC avec un chiffon parce que des cafards rentraient. Plus de ventilation. Et elle n'aérait pas. On a remis une petite grille, ouvert la VMC. Plus de cafards, plus de moisissures, plus d'asthme. »
Pour les bougies et l'encens, l'ANSES a tranché : le pic de pollution se produit pendant la combustion, et continue après l'extinction. L'encens est plus nocif que les bougies (combustion plus intense, composés cancérogènes). Pierre Souvet ne demande pas de renoncer aux rituels olfactifs — simplement de les éviter en présence d'enfants, de femmes enceintes ou de personnes asthmatiques, et d'aérer après. Sur ce point précis, nous avions consacré sur Blooming You un guide pratique : comment bien choisir son encens.
Cadmium : le poison invisible dans nos pommes de terre
Le cadmium est l'un des polluants les plus documentés au monde — dix-sept mille neuf cents études scientifiques — et l'un des plus ignorés du grand public. C'est aussi celui dont parle Pierre Souvet avec le plus d'urgence.
Les principaux contributeurs alimentaires sont :
- Pommes de terre et leurs dérivés (chips, frites)
- Pain et céréales, en particulier les dérivés du blé
L'ANSES recommande depuis 2021 de passer de 90 mg/kg à 20 mg/kg de cadmium dans les engrais phosphatés pour stopper la surcontamination des Français. Plusieurs pays européens — la Hongrie depuis 2010 — l'ont déjà fait. La France prévoit l'application... pour 2038.
Conséquence : les enfants français de 3 à 10 ans sont en moyenne trois à quatre fois plus contaminés que les enfants des autres pays européens. Pire : 18 % des moins de 18 ans dépassent déjà le seuil osseux (0,5) qu'on n'atteint normalement qu'à 60 ans.
Deux leviers de protection se dégagent de l'entretien :
- Faire tremper les céréales (avoine notamment, à privilégier en bio) pour éliminer les phytates, qui limitent l'absorption des bons nutriments — fer, zinc, calcium.
- Corriger les déficits en fer chez les femmes. Quand le fer manque, l'absorption intestinale du cadmium grimpe de 5 % à 20 %, car les métaux se concurrencent à l'absorption. Un bon statut en zinc est tout aussi essentiel : il déclenche la production hépatique de métallothionéines, des protéines 10 fois plus antioxydantes que les défenses naturelles — précisément celles que le cadmium détruit.
Sur la question de la supplémentation, vous pouvez approfondir avec notre article sur le magnésium et les minéraux pour retrouver forme et tonus. Toujours en dialogue avec votre médecin.
Perturbateurs endocriniens : la fin du paradigme de Paracelse
Pendant cinq siècles, la toxicologie a fonctionné sur un axiome simple, formulé par Paracelse, pharmacien suisse du XVe siècle : « C'est la dose qui fait le poison. »
Les perturbateurs endocriniens — bisphénols, phtalates, PFAS, mais aussi certains pesticides, le cadmium, le plomb, l'arsenic — bousculent ce dogme. Pierre Souvet l'explique simplement : ces molécules miment nos hormones et activent des récepteurs cellulaires. Or la réponse d'un récepteur n'est pas proportionnelle à la quantité d'hormone. Une toute petite dose peut déclencher une réaction maximale. Et au-delà, en augmenter la quantité ne change plus rien — le récepteur est saturé.
Conclusion vertigineuse : à petite dose, certains perturbateurs endocriniens sont plus toxiques qu'à forte dose. Et c'est sans compter les effets cocktail, encore très difficiles à modéliser.
Quelques exemples tirés de l'entretien :
- Vernis à ongles : les phtalates traversent l'ongle. Cherchez les mentions « 4-free », « 6-free », « 9-free », ou utilisez une application comme Incy Beauty.
- Plastique recyclé : le recycler nécessite d'ajouter des produits chimiques. « Recyclé » ne signifie pas « safe ». Nous avions exploré cette mécanique en profondeur dans les dessous du recyclage du plastique.
- PVC et phtalates dans les sols, les jouets souples, les sièges en plastique mou — qui relarguent en continu.
- Polystyrène, PVC, PET : seul le PET (triangle « 1 ») peut être à peu près récupéré ; les autres concentrent les substances problématiques.
Pour une cartographie complète des sources et des gestes d'évitement, notre dossier de référence est ici : comment se protéger des perturbateurs endocriniens.
Le piège du « naturel » : huiles essentielles
L'une des informations qui m'a le plus surprise dans l'entretien concerne les huiles essentielles, longtemps présentées comme la quintessence du naturel. Pierre Souvet rappelle qu'une étude clinique a documenté des cas de gynécomastie chez des adolescents exposés quotidiennement à de l'huile essentielle de lavande derrière les oreilles : l'arbre à thé et la lavande ont une activité œstrogénique avérée.
Recommandations claires :
- Interdiction avant 3 ans.
- Au-delà : avis d'un pharmacien, naturopathe ou aromathérapeute.
- Le naturel n'est pas synonyme d'inoffensif.
Pour un usage maîtrisé, je vous renvoie à notre sélection des 10 huiles essentielles must-have, avec leurs indications et leurs limites.
Les 1 360 premiers jours : tout se joue avant la grossesse
La période des « mille premiers jours » est désormais bien connue : elle couvre la grossesse et les deux premières années de vie. Pierre Souvet propose d'élargir cette fenêtre — et c'est, à mes yeux, l'un des messages les plus forts du livre.
« Ce n'est pas la période des mille jours. C'est au moins la période des mille trois cent soixante jours. »
Pourquoi ? Parce que les polluants liposolubles — PCB, polybromés, dioxines, mercure — se stockent dans les graisses corporelles pendant des années, voire des décennies. Une femme qui consomme du thon ou de l'espadon plusieurs fois par semaine accumule du mercure (toxique pour le cerveau du fœtus) et des PCB (cancérogènes, immunodépresseurs). Pendant la grossesse, puis l'allaitement, ces substances passent au bébé.
D'où le conseil : anticiper d'au moins un an avant la conception pour réduire la charge corporelle. C'est aussi pourquoi, après une chirurgie bariatrique ou un régime massif, il est recommandé d'attendre 6 à 12 mois avant une grossesse : la perte de graisse libère les toxiques stockés.
Côté oméga-3, Pierre Souvet rappelle qu'on n'est pas obligé de passer par les grands poissons gras de fin de chaîne (espadon, requin — formellement déconseillés chez la femme enceinte par l'Agence nationale). Les sources végétales — huile de noix, huile de cameline, lin, chanvre — sont riches en oméga-3. Pour les poissons, on privilégie sardines et maquereaux. Nous avions détaillé tout cela dans les 10 règles d'or pour bien consommer le poisson.
Bougies, parfums, javel, anti-poux : le palmarès des polluants quotidiens
Le livre couvre près de neuf cents substances réparties par pièce et par usage. Quelques points saillants de l'entretien.
Produits ménagers : abandonner la javel
« La javel, c'est l'ennemi des stations d'épuration. Elle sélectionne les mauvaises bactéries, qui deviennent antibiorésistantes. »
Sous le tartre, les bactéries sont planquées : la javel blanchit, mais ne nettoie pas en profondeur. Le trio recommandé par l'ASEF : bicarbonate de soude, vinaigre, acide citrique pour les cas extrêmes. Les biocides domestiques détruisent les bonnes bactéries de votre intérieur — celles qui empêchent les mauvaises de s'installer. Au CHU de Nice et dans certains EHPAD canadiens, on réintroduit déjà des probiotiques dans les parties communes pour renforcer les écosystèmes microbiens. La logique est exactement celle de notre microbiote intestinal, transposée à l'environnement domestique.
Aspirateur et poussière
Quatre-vingt-dix pour cent du ménage, c'est le dépoussiérage. Outils recommandés : microfibre humide (chiffon ou éponge) et aspirateur à filtre HEPA. Sans filtre haute efficacité, l'aspirateur redistribue les particules fines dans l'air de la pièce.
Cosmétiques et parfums
Les parfums et déodorants peuvent contenir des quantités importantes de composés chimiques. Pierre Souvet recommande de s'appuyer sur les labels Cosmébio, Oeko-Tex, GOTS pour le textile, et sur des applications type Incy Beauty pour les cosmétiques. Une routine d'achat à régler une fois, puis qui devient automatique.
Anti-poux chimiques
Inefficaces ou peu efficaces, douloureux, et chargés de pesticides. La recommandation : retour au peigne fin. Notre guide pratique : comment se débarrasser des poux naturellement.
Animaux de compagnie
Les colliers anti-tiques laissent des résidus de pesticides sur le pelage que l'enfant manipule, puis met en bouche. L'ASEF applique le principe One Health : la santé humaine, animale et environnementale forme un seul système.
Eau du robinet ou eau en bouteille : la vérité technique
À Paris comme ailleurs, la première chose à faire est de consulter qualitedeleau.gouv avec votre adresse : vous y trouverez les relevés de l'année (arsenic, pesticides, nitrates, chlore, plomb).
Dans les vieux immeubles parisiens, les canalisations en plomb restent un enjeu. La France autorise 10 µg/L (les États-Unis visent zéro dans les écoles). Le renouvellement des conduites est extrêmement lent — 0,6 % par an, soit 140 ans pour tout remplacer. Laisser couler l'eau quelques secondes avant de boire est un premier réflexe.
Pour aller plus loin :
- Filtre à charbon actif : élimine le plomb, le chlore, les résidus de pesticides, la majorité des PFAS (sauf les plus petits comme le TFA). Étude Que Choisir à l'appui. Attention : sans chlore résiduel, l'eau filtrée doit être bue rapidement.
- Osmose inverse : plus efficace, mais déminéralise totalement (à reminéraliser) et coûteuse en eau et en énergie.
- Eau minérale en verre : la solution la plus inerte, mais lourde et coûteuse.
À retenir : 17 % des cancers de la vessie en France sont liés au chlore de l'eau potable, selon les chiffres officiels rappelés dans l'entretien. Notre dossier complet : bien choisir son eau.
Ondes électromagnétiques : ce que dit l'ANSES, ce que dit la précaution
Le sujet n'est pas tranché — Pierre Souvet le reconnaît d'emblée. Mais le rapport de l'ANSES recommande explicitement de limiter l'exposition des enfants. Pour les lignes à haute tension, l'agence déconseille la proximité avec des établissements recevant du public (écoles notamment) en raison d'un surrisque possible de leucémie infantile au-delà de 0,4 microtesla.
Pour la téléphonie mobile, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé les radiofréquences en cancérogène possible (groupe 2B). Des études américaines et italiennes sur grand nombre de rongeurs ont retrouvé une augmentation des cancers du cerveau et des schwannomes cardiaques. Santé publique France constate, dans ses départements à registre, une hausse de 6 % par an des cancers du cerveau chez les moins de 40 ans — sans qu'on puisse établir un lien de causalité.
La position de l'ASEF n'est pas alarmiste, elle est précautionnelle :
- Kit piéton filaire (le Bluetooth est déjà bien moins exposant que le téléphone à l'oreille).
- Haut-parleur chaque fois que possible.
- Téléphone hors de la chambre la nuit, ou en mode avion si vous voulez le garder à portée.
- Pas de téléphone confié à un jeune enfant sans précaution.
Pour aller plus loin, notre dossier de référence : comment se protéger de la pollution électrique.
Canicule et cœur : ce que la cardiologie a longtemps sous-estimé
« De quoi meurt-on quand il fait chaud ? On meurt du cœur en premier. Pas de déshydratation. Du cœur. »
L'explication physiologique est limpide : pour évacuer la chaleur, le corps dérive le sang vers la peau. Le retour veineux au cœur devient plus difficile, le muscle cardiaque pompe davantage, et chez les personnes âgées déjà fragilisées par une pathologie cardiaque, c'est la décompensation. La chaleur favorise aussi les thromboses. Plus de 50 % de la surmortalité en canicule est cardiaque.
Aggravants méconnus : certains antidépresseurs et antiallergiques perturbent la thermorégulation. Une révision des ordonnances en amont de l'été, avec son médecin, est un geste de prévention concret. À cela s'ajoute l'isolement social des personnes âgées — facteur de risque indépendant majeur. Pour qui veut creuser la prévention cardiovasculaire au-delà du seul cholestérol, notre article : comment prévenir les maladies cardio-vasculaires.
Le seul changement à faire dès aujourd'hui
J'ai posé la question deux fois à Pierre Souvet, à dix minutes d'intervalle. Deux réponses, complémentaires.
Si vous avez 5 minutes ce soir : ouvrez les fenêtres en courant d'air. Aérez cinq minutes, matin et soir. Aucun budget, aucune réorganisation. C'est le geste le plus puissant à investissement zéro.
Si vous avez 30 € cette semaine : commencez par acheter les fruits en bio. Pas tous les fruits, pas tout d'un coup. Les fruits sont plus contaminés que les légumes. Choisissez de saison, premier prix. L'étude NutriNet-Santé Bio a documenté une réduction de 25 % du risque de cancer chez les forts consommateurs de bio en France. À l'échelle d'un pays qui compte près de 500 000 nouveaux cas de cancer par an, ce n'est pas anodin.
Et un dernier réflexe, valable toute l'année : 30 minutes d'activité physique par jour, 5 jours par semaine, idéalement 100 pas par minute. La marche en forêt fait baisser la tension, le pouls et le cortisol ; nous lui avions consacré tout un dossier.
À propos de Pierre Souvet
Le docteur Pierre Souvet est cardiologue libéral à Aix-en-Provence. Il a exercé pendant des décennies autour de l'étang de Berre, à proximité de quarante-deux usines classées Seveso, ce qui l'a confronté précocement à la corrélation entre exposition industrielle et pathologies cardiovasculaires.
Il est président et cofondateur de l'ASEF (Association Santé Environnement France), un collectif de plusieurs milliers de professionnels de santé bénévoles fondé en 2008. L'ASEF intervient auprès des pouvoirs publics, des collectivités, des écoles et des professionnels de santé pour diffuser les connaissances en santé environnementale.
Pierre Souvet a coordonné, avec une vingtaine de confrères, l'ouvrage Anti-toxiques : le guide des polluants cachés, paru aux éditions Albin Michel (2025). 350 pages, organisées comme un dictionnaire par pièce, par usage et par substance. Un livre écrit par des médecins bénévoles, qui n'ont rien à vendre.
Pour aller plus loin
Information éditoriale. Cet article est une synthèse rédigée à partir de l'entretien réalisé pour le podcast Blooming You avec le docteur Pierre Souvet. Les affirmations engagent leur auteur et ne se substituent pas à un avis médical individualisé. Pour toute décision concernant votre santé, consultez un professionnel.