Et si le texte coranique portait un tout autre message que celui transmis depuis des siècles ? Dans son livre Le Prophète trahi, paru aux Éditions Télémaque en 2024, l’écrivain Ali Malek propose une relecture directe du Coran, sans passer par les filtres du clergé ni par les hadiths.
Le livre invite à une question essentielle : que reste-t-il du message originel du Prophète après quatorze siècles d’histoire politique et religieuse ? La démarche d’Ali Malek s’inscrit dans un courant contemporain de relecture textuelle de l’islam. Ce courant rejoint, à sa manière, les travaux d’intellectuels comme Abdelwahab Meddeb, Rachid Benzine, Asma Lamrabet ou Kahina Bahloul, première imame de France, qui cherchent à retourner aux sources pour dégager le texte de ses sédiments interprétatifs.
Ali Malek ne parle pas de l’islam en général. Il parle du texte fondateur lui-même. Selon lui, le Coran accorderait une liberté étendue : celle de croire, de douter, de s’interroger. Contrairement à une idée répandue, il soutient que le Coran n’imposerait ni clergé, ni contrainte, ni châtiment pour l’apostasie ou le blasphème. Ces notions, écrit-il, seraient absentes du texte originel.
Cette lecture, bien qu’elle fasse débat parmi les exégètes, reste peu audible dans le discours religieux dominant. C’est précisément ce silence qu’Ali Malek entreprend de rompre.
Après la mort du Prophète en 632, les premiers califes ont rapidement instauré une logique de pouvoir. Pour Ali Malek, ils auraient progressivement mis de côté le Coran, jugé trop permissif, pour lui substituer une autre source d’autorité : les hadiths. Ces récits, souvent écrits deux siècles après le Prophète, auraient permis de justifier l’arbitraire politique.
Cette thèse est ancienne dans la pensée musulmane réformiste. On la retrouve chez les coranistes historiques, dès le XIXᵉ siècle, avec des figures comme Sayyid Ahmad Khan en Inde ou, plus récemment, Rashad Khalifa et Edip Yüksel. La nouveauté d’Ali Malek n’est donc pas tant la thèse que la manière dont il l’amène à un public francophone contemporain, en français, dans un format accessible.
Selon lui, ces textes secondaires auraient progressivement pris le pas sur le Coran. Aujourd’hui, ils structurent encore l’enseignement religieux dans de nombreux pays.
Les cinq piliers : un cadre sans fondement coranique direct ?
Faut-il croire aux cinq piliers de l'islam ? Pour Ali Malek, cette formule n'aurait jamais été formulée par le Prophète lui-même. Le Coran mentionne la prière, le jeûne, l'aumône, le pèlerinage. Mais, selon Malek, il ne les présente jamais comme les piliers exclusifs de la foi.
« Les rites ne sont pas des piliers, mais des moyens. Ce sont des gestes, pas des dogmes. »
— Ali Malek, Le Prophète trahi, Éditions Télémaque, 2024.
Cette distinction change tout, selon l'auteur. Elle ouvre un espace spirituel plus vaste, plus libre, où chacun peut chercher sa vérité sans que la validité de sa foi soit réduite à l'accomplissement d'une liste fermée de pratiques.
De la répétition à la conscience : la foi comme quête
Loin du ritualisme, Ali Malek appelle à une foi consciente, libérée de l'automatisme. Prier ne voudrait pas dire appartenir. Croire ne signifierait pas obéir. Il souligne que les premières générations de musulmans auraient connu une relation plus directe au texte, sans médiation cléricale. C'est avec l'institution du califat, selon lui, que les interprétations auraient été verrouillées.
Aujourd'hui encore, de nombreux croyants récitent des formules sans en saisir le message. Or, la spiritualité ne s'apprend pas seulement par répétition. Elle se déploie aussi par compréhension — ce que la mystique soufie d'Ibn 'Arabî, bien avant Malek, désignait comme l'union du tashbîh et du tanzîh, rappelée par Abdelwahab Meddeb dans L'islam au croisement des cultures.
Ali Malek et les mots réhabilités du vocabulaire coranique
Plusieurs concepts-clés de l'islam ont été instrumentalisés au fil du temps. Ali Malek propose d'en retrouver le sens originel.
Jihad : effort intérieur avant tout
Dans le Coran, jihad signifie d'abord « effort », pas « guerre ». La lutte armée ne serait autorisée qu'en cas de légitime défense. Cette distinction entre le petit jihad (l'effort militaire défensif) et le grand jihad (l'effort spirituel intérieur) est d'ailleurs classique dans la tradition musulmane elle-même, bien qu'elle soit attestée par des hadiths qu'Ali Malek, par cohérence avec sa méthode, ne retient pas.
Voile : ni cheveux, ni visage
Aucun verset, selon Malek, ne demande explicitement de couvrir les cheveux ou le visage. Il s'agirait uniquement d'une invitation à la décence, dans un contexte historique précis. Cette lecture rejoint celle de l'imame Kahina Bahloul, qui rappelle que le terme coranique exact vise « l'échancrure du décolleté », non la chevelure.
Apostasie : la liberté de conscience
Le Coran, pour Ali Malek, autoriserait la liberté de conscience. Renoncer à sa foi ne justifierait aucune peine. C'est une thèse qui rejoint celle d'autres intellectuels musulmans contemporains, et qui fait débat parmi les exégètes traditionnels.
« Le bon musulman, c'est celui qui vit en paix avec lui-même et avec les autres. »
— Ali Malek, Le Prophète trahi, Éditions Télémaque, 2024.
Les femmes, premières alliées du Prophète dans Le Prophète trahi
Ali Malek rappelle que les femmes jouaient un rôle actif aux débuts de l'islam. Khadija, la première épouse du Prophète, était une entrepreneure puissante — riche commerçante de La Mecque, elle finance et soutient Mohammed. À l'époque, selon les sources historiques qu'Ali Malek mobilise, les femmes priaient à la mosquée, aux côtés des hommes.
Ce droit leur aurait été retiré progressivement par les successeurs du Prophète. Ali Malek pointe notamment la responsabilité du calife Omar, qu'il qualifie de misogyne. Cette thèse — contestée par d'autres historiens qui attribuent ces évolutions à des dynamiques sociales plus longues — participe d'un mouvement contemporain plus large de relecture féministe de l'histoire de l'islam, porté entre autres par des chercheuses comme Asma Lamrabet ou Fatima Mernissi (Le harem politique, 1987).
Sunnisme et chiisme selon Le Prophète trahi : un désaccord politique
Contrairement à une idée reçue, la division entre sunnites et chiites ne reposerait pas sur des différences religieuses majeures. Elle concernerait essentiellement la question de la succession du Prophète.
« Si vous reconnaissez Abou Bakr comme successeur légitime, vous êtes sunnite. Sinon, vous êtes chiite. »
— Ali Malek, Le Prophète trahi, Éditions Télémaque, 2024.
Cette simplification, si elle néglige les développements théologiques ultérieurs (statut des imams, rôle de l'ijtihad, différences jurisprudentielles), a le mérite de rappeler une évidence historique. Le schisme originel de l'islam est d'abord un conflit politique autour de la succession, pas une rupture dogmatique fondatrice. Cette querelle de légitimité, née en 632, structure encore aujourd'hui une partie des fractures du monde musulman.
Un islam réconcilié avec son texte : l'invitation d'Ali Malek
Pour Ali Malek, réformer l'islam ne signifierait pas en créer un nouveau. Il s'agirait de revenir au Coran, et uniquement au Coran. Il appelle à laisser de côté les hadiths, les traditions, les fatwas, pour retrouver un message de paix, de justice et de liberté.
« Le Coran est plus vivant en Europe qu'en terre d'islam. »
— Ali Malek, Le Prophète trahi, Éditions Télémaque, 2024.
Car en Europe, écrit-il, les musulmans peuvent vivre leur foi sans contrainte étatique ni clérus institutionnalisé. Cette remarque, paradoxale à première vue, rejoint une intuition qu'on retrouve chez d'autres intellectuels de la diaspora. La liberté religieuse effective, garantie par un cadre laïc, offrirait parfois plus de conditions pour une vie spirituelle authentique qu'un État confessionnel.
Pourquoi lire Ali Malek, Le Prophète trahi aujourd'hui ?
Le Prophète trahi appartient à un courant identifiable de la pensée musulmane contemporaine — le coranisme, ou Ahl al-Qur'an — qui fait l'objet de débats nourris parmi les exégètes, les théologiens et les historiens de l'islam. Toutes les thèses d'Ali Malek ne font pas consensus, et certaines sont vivement contestées, notamment celle qui écarte en bloc le corpus des hadiths, considéré par la majorité des musulmans comme une source scripturaire légitime, soumise à des règles de vérification rigoureuses (la science du isnâd).
Ce qui rend le livre utile n'est donc pas qu'il ait raison contre tous. C'est qu'il ouvre un espace de questionnement pour les lecteurs — musulmans ou non — qui cherchent à comprendre le texte coranique hors des cadres interprétatifs hérités. Dans un contexte contemporain souvent dominé par des lectures littéralistes d'un côté, et par des critiques externes parfois mal informées de l'autre, Le Prophète trahi propose une troisième voie : revenir au texte, l'interroger, en tirer ses propres conclusions.
Cette démarche intellectuelle rejoint celle des philosophes qui alertent, à l'inverse, sur les risques de la fermeture idéologique — notamment Hélène L'Heuillet sur les mécanismes de la radicalisation chez les jeunes générations. L'une et l'autre approche convergent sur un point. Rouvrir les textes, c'est reprendre la main sur les récits qu'on nous raconte.
Lire Le Prophète trahi n'oblige pas à adhérer à toutes les thèses de son auteur. Cela invite à faire l'expérience d'une lecture personnelle, critique, informée — ce qui, dans toute tradition religieuse, est sans doute la première condition d'une foi vivante.
Ali Malek, Le Prophète trahi, Paris, Éditions Télémaque, 2024.
Pour prolonger la réflexion dans d'autres voies de la pensée musulmane contemporaine :
- Fatima Mernissi, Le harem politique. Le Prophète et les femmes, Albin Michel, 1987.
- Rachid Benzine, Le Coran expliqué aux jeunes, Seuil, 2013.
- Asma Lamrabet, Islam et femmes. Les questions qui fâchent, En toutes lettres, 2017.