Dix ans après sa disparition, le 6 novembre 2014, les Éditions Albin Michel publient L’islam au croisement des cultures, un recueil d’études inédites préfacé par sa fille Amina Meddeb. Le livre s’impose comme le testament intellectuel d’Abdelwahab Meddeb, un des plus grands intellectuels tunisiens francophones du XXᵉ siècle — poète, traducteur, producteur pendant quinze ans de l’émission Cultures d’islam sur France Culture, lauréat du prix François-Mauriac pour La maladie de l’islam (Seuil, 2002).
Ce que le livre accomplit en 240 pages, aucun débat télévisé contemporain ne parvient à l’effleurer. Meddeb rappelle, avec la patience d’un philologue et la conviction d’un poète, que l’Europe et l’islam ne sont pas des continents qui s’ignorent. Ils se sont lus, traduits, influencés, pensés mutuellement pendant plus de mille ans. L’oubli de cette mémoire commune, Meddeb l’avait diagnostiqué comme l’un des symptômes contemporains les plus graves, du côté européen comme du côté musulman.
Cette conviction gouverne chaque chapitre. La pensée circule. Les lettres s’hybrident. Les frontières culturelles sont plus perméables que les discours identitaires ne veulent l’admettre.
Abdelwahab Meddeb (Tunis, 1946 — Paris, 2014) se décrivait lui-même comme un écrivain de double généalogie, à la fois européenne et islamique. Né dans une famille tunisoise inscrite dans la tradition de la Zitouna, il apprend l’arabe coranique avec son père avant d’entrer à l’école française à six ans. Ce bilinguisme originaire n’a jamais été pour lui une identité double. Il était le lieu même où sa pensée s’élaborait.
Cette position n’a rien d’une revendication identitaire. Elle désigne une méthode de lecture. Relire les textes européens en leur restituant leur arrière-plan islamique occulté. Relire Cervantès comme un auteur écrivant dans le prolongement de huit siècles d’Andalousie arabe. Relire Dante, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, comme des figures dont la mystique n’est pleinement intelligible qu’à la lumière d’un certain Ibn ‘Arabî.
L’éducateur de l’Europe. La formule est stupéfiante par sa simplicité et rigoureuse par son exactitude. Elle dit ce que l’historiographie universitaire documente depuis des décennies, mais que le grand public oublie presque toujours. L’Europe médiévale a été scolarisée, au sens le plus précis du terme, par l’islam andalou. C’est par les traducteurs arabes que la philosophie grecque est revenue dans les universités latines. C’est par les médecins, les astronomes, les mathématiciens, les poètes d’Al-Andalus que l’Europe a appris à lire autrement son propre héritage.
L'amnésie comme « attentat contre soi »
Meddeb pose alors, quelques lignes plus loin, un diagnostic qui résonne avec celui de Louis Blin sur Jules Ferry :
« Cette volonté qui vous pousse à vous débarrasser d'une trace qui vous a tant informé est un attentat contre soi. »
— Abdelwahab Meddeb, L'islam au croisement des cultures, Albin Michel, 2024, p. 46.
Oublier volontairement ce qui nous a constitués, écrit Meddeb, revient à se mutiler soi-même. Ce qui vaut pour l'Espagne de la Reconquista et ses expulsions maurisques vaut à son tour pour la France de la IIIᵉ République qui a effacé les pages islamophiles de Hugo et Lamartine des manuels scolaires. Et vaut encore pour le monde musulman contemporain, lorsqu'il renie sa propre tradition philosophique médiévale pour se réfugier dans un littéralisme appauvri.
Ibn 'Arabî au cœur de L'islam au croisement des cultures
Le cœur du livre est consacré à Ibn 'Arabî (1165-1240), le grand mystique andalou né à Murcie, mort à Damas, que la tradition soufie a surnommé al-Sheikh al-Akbar, « le plus grand maître ». Meddeb démontre, textes en main, qu'Ibn 'Arabî constitue un chaînon manquant entre la patrologie grecque et la mystique espagnole. C'est l'articulation qui permet de comprendre Dante, Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, et jusqu'à la poésie allemande de Goethe.
Le poème du cœur, emblème de la tolérance soufie
L'un des passages les plus célèbres d'Ibn 'Arabî, extrait du Turjumân al-Ashwâq (L'interprète des désirs, recueil poétique composé à La Mecque), illustre cette mystique de l'amour universel que Meddeb replace au centre de l'héritage spirituel européen :
Mon cœur est capable de toutes les formes Il est pré pour gazelles, couvent pour ermites Temple de païens Caaba pour pèlerins Table de Thora feuilles de Coran Telle est ma religion c'est celle de l'amour J'en emprunte les cortèges où qu'ils mènent
— Ibn 'Arabî, Turjumân al-Ashwâq (Beyrouth, 1966, p. 43-44), cité par Abdelwahab Meddeb, L'islam au croisement des cultures, Albin Michel, 2024, p. 9 et p. 163.
Ce que dit ce poème, écrit à Damas au XIIIᵉ siècle, est l'inverse exact du stéréotype contemporain. Une spiritualité qui intègre les figures des autres traditions sans les subordonner. Le cœur du mystique, chez Ibn 'Arabî, est assez vaste pour accueillir tous les visages du sacré — ceux du Coran, du judaïsme, du christianisme, du paganisme grec — sans que cette hospitalité affaiblisse sa propre foi.
Cette intuition n'est pas anecdotique. Elle irrigue toute la mystique espagnole du Siècle d'or. Meddeb démontre comment la réflexion d'Ibn 'Arabî sur la position des femmes, sur la féminité du divin, sur l'expérience amoureuse comme voie spirituelle, se retrouve chez Thérèse d'Avila et Jean de la Croix. Non par influence littéraire directe, mais par réminiscence culturelle. Ce qu'on tient pour l'un des sommets de la spiritualité chrétienne occidentale est inséparable de ses racines andalouses. Et ce fil spirituel continue de nourrir une approche contemporaine de la mystique féminine dans l'islam, portée aujourd'hui par l'imame Kahina Bahloul.
Jâhiz, Aristote, Averroès : la philosophie qui a voyagé
Dans le chapitre Final du livre, Meddeb revient sur l'acte culturel le plus décisif et le plus méconnu du Moyen Âge : la traduction. Les œuvres d'Aristote, de Platon, d'Hippocrate, de Ptolémée ne sont pas revenues en Europe à la Renaissance par miracle. Elles sont revenues par les ateliers de traduction de Tolède, de Palerme, de Bagdad — par la main des copistes arabes, puis des traducteurs latins qui travaillaient sur des versions arabes.
La traduction comme acte civilisationnel
Meddeb cite l'écrivain arabe Jâhiz (IXᵉ siècle) qui, le premier, a théorisé les périls et les vertus de la traduction. Et il formule, pour son propre compte, un jugement qui résume tout l'enjeu :
« Les œuvres traduites […] apportent des avantages que la poésie demeurée authentique n'apporte pas. Quand bien même il y aurait erreur, mensonge, perte, la traduction transmet. Sans le phénomène de la traduction, les Arabes seraient restés cantonnés dans la pénurie du désert. »
— Abdelwahab Meddeb, L'islam au croisement des cultures, Albin Michel, 2024, p. 234.
La phrase vaut dans les deux sens. Sans la traduction, les Arabes seraient restés cantonnés. Sans la traduction depuis l'arabe, l'Europe serait restée cantonnée aussi. C'est le même geste civilisationnel, partagé, qui a permis l'essor intellectuel des deux rives de la Méditerranée.
Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), né à Cordoue, lu dans toutes les universités latines du XIIIᵉ siècle sous le nom de Commentator, incarne ce pont philosophique. Il a été le plus grand commentateur médiéval d'Aristote. C'est grâce à ses commentaires que Thomas d'Aquin a pu penser la scolastique européenne. Cette histoire est documentée depuis longtemps par les philosophes médiévistes — Alain de Libera, Christian Jambet — mais Meddeb la rappelle avec une force particulière. Il la replace dans son dispositif culturel général. La pensée est un bien commun qui circule. La prétention à la pureté d'origine est toujours un mensonge.
L'image et l'invisible dans L'islam au croisement des cultures
Un autre chapitre majeur du livre, L'image et l'invisible : Ibn 'Arabî et Jean de la Croix, aborde de front l'un des reproches les plus couramment adressés à l'islam : son supposé iconoclasme radical. Meddeb y oppose un démenti précis :
« L'islam a la réputation d'être iconoclaste. Si l'exercice mondain de l'image a pu être constaté, nulles traces ne semblent renvoyer à la représentation de la divinité et à sa fonction cultuelle. Mais en remuant dans certains textes écrits en milieu islamique, l'on peut rendre plus problématique un pareil constat. »
— Abdelwahab Meddeb, L'islam au croisement des cultures, Albin Michel, 2024, p. 102.
L'union des contraires dans la pensée d'Ibn 'Arabî
Meddeb y explore deux concepts cardinaux de la théologie islamique — tashbîh (anthropomorphisme, analogie) et tanzîh (abstraction, transcendance) — et montre qu'Ibn 'Arabî refuse l'opposition frontale entre les deux. Le divin, chez le maître andalou, est à la fois rigoureusement irreprésentable et manifesté dans la profusion des formes du monde. Cette double postulation — ce que Meddeb appelle « l'union des contraires » (al-jam' bayn al-dhiddayn, p. 104) — structure l'esthétique islamique tout entière. Ce n'est pas la représentation figurative qui est visée par l'iconoclasme. C'est la prétention à saisir l'infini dans une image close.
D'où l'étonnante puissance de l'art islamique non figuratif — calligraphie, arabesques, architecture du vide — qui ne se lit pas comme une privation, mais comme une théologie visuelle à part entière. Et d'où, aussi, la résonance de cet art avec la mystique chrétienne apophatique de Jean de la Croix, qui elle aussi cherche à dire Dieu par soustraction.
Niffarî et la station de l'errance
Parmi les figures que Meddeb exhume et traduit, celle de Niffarî (mystique soufi mort vers 977) occupe une place à part. Méconnu hors des cercles spécialistes, Niffarî a écrit un livre de Stations (Mawâqif) dont Meddeb livre quelques traductions saisissantes. L'une des plus belles, dans la Station de l'errance, dit ceci :
« Et il me dit : Il y a dans la vision une étroitesse que tu connais mais que tu ne peux exprimer. À la rencontre d'une telle étroitesse, erre : c'est pour cela qu'elle te fut révélée. »
— Niffarî, Mawâqif (Stations), trad. Abdelwahab Meddeb, in L'islam au croisement des cultures, Albin Michel, 2024, p. 209.
Ce passage condense toute une philosophie de la connaissance mystique. La vision ne livre pas un savoir complet. Elle ouvre une étroitesse, une limite. Et la seule réponse adéquate à cette limite n'est pas la possession, c'est l'errance. Cette idée, d'une modernité vertigineuse, inverse la logique dogmatique. La vérité n'est pas ce qu'on saisit. C'est ce qu'on cherche en ayant accepté qu'on ne la saisirait jamais.
Cette posture mystique est aux antipodes exacts du fondamentalisme contemporain, qui cherche au contraire à enfermer la vérité dans la lettre. Meddeb, dans tous ses livres, a rappelé que l'islam des mystiques est le meilleur antidote à l'islam des fanatiques. C'est cette intuition qui fait lien avec les problématiques contemporaines de la radicalisation des jeunes générations, analysées par la philosophe Hélène L'Heuillet.
« L'Orient et l'Occident ne peuvent plus être séparés »
Amina Meddeb conclut son avant-propos par une citation de Goethe, qui dans son Divan occidental-oriental (1819) écrivait : « L'Orient et l'Occident ne peuvent plus être séparés. » Et elle ajoute, au nom de son père :
« Mais l'ont-ils jamais été ? »
— Amina Meddeb, prêtant cette réponse à Abdelwahab Meddeb, in L'islam au croisement des cultures, Albin Michel, 2024, p. 10.
Toute la thèse du livre tient dans cette riposte posthume. L'Orient et l'Occident n'ont jamais été séparés, sinon dans les récits mythologiques que l'on se raconte à soi-même pour avoir l'illusion d'une identité pure. Les textes, les idées, les poèmes, les théologies, les mathématiques — tout a toujours circulé. Ce que les frontières séparaient, les livres les réunissaient. Et ce que les guerres voulaient effacer, les traductions le préservaient.
Lire Abdelwahab Meddeb aujourd'hui
Relire Meddeb aujourd'hui, c'est accepter de sortir de la fausse alternative qui empoisonne les débats contemporains. Entre une identité française supposée pure et un islam supposé incompatible avec la modernité. Meddeb démontre, chapitre après chapitre, que cette alternative n'a jamais eu de fondement historique. La France, comme toute l'Europe, s'est aussi construite dans le dialogue avec l'islam. Et en tient des traces jusque dans ses textes les plus canoniques.
L'islam au croisement des cultures n'est pas un livre facile. C'est un recueil d'études érudites, qui demande du temps et de l'attention. Mais c'est précisément pour cette raison qu'il est indispensable. Meddeb ne simplifie pas. Il tisse. Il montre comment Dante lit Ibn 'Arabî, comment Thérèse d'Avila retrouve des intuitions de la mystique soufie, comment Averroès rend Aristote à l'Europe. Et il rappelle que toute culture qui prétend à la pureté se ment à elle-même.
Dans un monde traversé par les replis identitaires, par les discours de la séparation, ce testament posthume est une offrande d'une rare générosité. Il dit, avec la patience d'un érudit et la conviction d'un poète : nous sommes plus riches de ce que nous devons aux autres que de ce que nous croyons tenir de nous seuls.
Et peut-être, comme le suggérait déjà Goethe, n'avons-nous jamais été aussi séparés que nos peurs voudraient nous le faire croire.
Références bibliographiques
Abdelwahab Meddeb, L'islam au croisement des cultures, Paris, Éditions Albin Michel, 2024, 256 p. Édition posthume, avant-propos d'Amina Meddeb.
Citations référencées dans l'article :
- Avant-propos d'Amina Meddeb : p. 7, p. 10.
- Poème d'Ibn 'Arabî (Turjumân al-Ashwâq, Beyrouth, 1966, p. 43-44), cité par A. Meddeb : p. 9 (version brève) et p. 163 (version longue).
- « L'éducateur de l'Europe » : p. 46.
- « Attentat contre soi » : p. 46.
- « Écrivain de généalogie islamique » : p. 41.
- Rapport à l'image et iconoclasme : p. 102.
- Al-jam' bayn al-dhiddayn (union des contraires) : p. 104.
- Niffarî, Station de l'errance, traduit par A. Meddeb : p. 209.
- Sur la traduction (Jâhiz, Aristote, Averroès) : p. 234.
Pour aller plus loin dans l'œuvre de Meddeb :
- Abdelwahab Meddeb, La maladie de l'islam, Seuil, 2002 (prix François-Mauriac).
- Abdelwahab Meddeb & Benjamin Stora (dir.), Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours, Albin Michel, 2013.
- Abdelwahab Meddeb, Instants soufis, calligraphies de Hassan Massoudy, Albin Michel, 2015.