À une époque marquée par les divisions sociales et les tensions identitaires, une partie de la jeunesse se détourne des voies classiques. Elle choisit des sentiers plus radicaux, à travers l’islam radical ou le populisme. Au moment où Hélène L’Heuillet publie son essai en 2017, les faits sont alors alarmants. Le Front National — devenu depuis Rassemblement National — s’impose comme l’un des premiers partis chez les jeunes votants. Daesh, encore actif sur son territoire en Syrie et en Irak, recrute massivement des jeunes de 17 à 28 ans.
Ce phénomène, à la croisée du religieux et du politique, soulève des questions qui n’ont rien perdu de leur acuité en 2026. Qu’est-ce qui pousse ces jeunes vers la radicalité ? Quelles sont leurs motivations profondes ?
Pour comprendre ces choix, de nombreux spécialistes se penchent sur l’enfance, le contexte familial, l’environnement social des personnes radicalisées. Hélène L’Heuillet, psychanalyste et maître de conférences à Paris-Sorbonne, refuse cette réduction. Elle considère le phénomène de la jeunesse radicalisée comme plus complexe. Il exige selon elle une réflexion sur la société elle-même — cette société qui, par ses propres dynamiques, nourrit la haine qu’elle prétend combattre.
À travers ses recherches, Hélène L'Heuillet a constaté un langage commun. Il traverse les discours djihadistes et les discours populistes les plus virulents. C'est le langage de la haine. Comment cette haine s'exprime-t-elle ? Surtout, d'où provient-elle ?
Pour Hélène L'Heuillet, les motivations de cette jeunesse radicalisée ne sont pas véritablement politiques ou religieuses, malgré les revendications apparentes. Ce qui les guide, c'est avant tout une rage de destruction. Ces jeunes veulent tout démolir, souvent sans avoir de projet de reconstruction.
Djihadistes et populistes : un même choix de la destruction
Depuis toujours, la jeunesse est attirée par des idéologies extrêmes. Mais la spécificité de la radicalisation actuelle réside dans son caractère purement destructeur. Selon Hélène L'Heuillet, cette radicalité n'est pas motivée par le désir de construire un nouvel ordre. Elle est motivée par celui d'anéantir ce qui existe.
Ce basculement unit les jeunes djihadistes et les jeunes populistes. Leur but n'est pas de transformer la société, mais de la voir mourir. La haine est pleinement assumée. Ses manifestations varient selon les groupes. Chez les djihadistes, elle se traduit par la violence physique. Chez les populistes, elle s'exprime à travers un discours corrosif. Dans les deux cas, il s'agit du rejet absolu d'un système perçu comme oppresseur, voire maléfique.
Cette haine devient un « vœu de mort », une rébellion qui ne cherche ni à négocier ni à composer. Elle cherche à éradiquer.
« Si le populisme est un double grimaçant de la démocratie, c'est que, de la démocratie, il critique une forme particulière, la forme représentative de la démocratie moderne. C'est la représentation politique qui est considérée comme responsable de la spoliation du pouvoir qui revient légitimement au peuple. »
— Hélène L'Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même, Albin Michel, 2017.
Les partisans de Daesh partagent ce même rejet des valeurs occidentales et du système démocratique, qu'ils considèrent comme hypocrites et corrompus. Ce désir de destruction est au cœur de leur discours, comme il l'est chez les populistes qui voient dans les élites politiques la cause des maux de la société.
Cette violence, souligne Hélène L'Heuillet, ne naît pas dans un vide culturel. Elle se développe précisément là où les jeunes ont été coupés de leur propre héritage intellectuel et spirituel. Dans un contexte français, cette coupure remonte notamment au tournant républicain que décrit l'historien Louis Blin, lorsque la IIIᵉ République a effacé l'islamophilie de Victor Hugo et de Lamartine des manuels scolaires. Le vide culturel ainsi produit laisse le terrain libre aux lectures les plus appauvries.
Le déclinisme, miroir adulte de la jeunesse radicalisée
Hélène L'Heuillet constate une chose inattendue. Les discours de fin du monde portés par la jeunesse radicalisée trouvent un écho très précis dans les propos de leurs aînés. Ils les trouvent dans un discours décliniste massivement présent dans les médias. Ce discours, marqué par l'idée que la France et le monde sont en déclin, exprime une forme de haine voilée. Celle d'une génération qui voit la fin de tout et qui ne croit plus en l'avenir.
Une génération qui dénigre tout sans rien assumer
Les générations plus âgées véhiculent une vision sombre de la société. La France serait en perdition. Les valeurs s'effondreraient. La jeunesse serait condamnée à vivre dans un monde ruiné. Ces discours déclinistes sont empreints de pessimisme et de rancœur. Ils reviennent à dire : « après moi le déluge ». Facile à affirmer lorsqu'on a 60 ou 70 ans. Difficile à accepter pour une jeunesse qui rêve d'avenir et de progrès.
Ce discours ne se contente pas de condamner l'état du pays. Il vise aussi la jeunesse, accusée d'être « trop gâtée », d'avoir grandi dans un environnement d'« enfant-roi », sans mérite ni engagement. Cette jeunesse serait responsable de la dégradation de la société. Paradoxalement, elle ne mériterait rien en retour. Derrière cette critique se cache une forme de haine envers la jeunesse elle-même, perçue comme incapable de reprendre le flambeau.
« Aux tentations radicales de la partie de la jeunesse qui veut tout détruire, semblent correspondre les tentations radicales de la vieillesse qui dénigre tout sans rien vouloir assumer. »
— Hélène L'Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même, Albin Michel, 2017.
Les discours de haine ne viennent donc pas uniquement des jeunes radicalisés. Les générations plus âgées les portent aussi. Par leurs propos pessimistes, elles nourrissent un climat de désespoir qui se retourne ensuite contre elles.
La haine comme sentiment autodestructeur selon Hélène L'Heuillet
La haine, explique Hélène L'Heuillet, ne peut s'inscrire durablement dans le temps. Les régimes fondés sur des discours haineux finissent par s'autodétruire. Elle cite des exemples historiques. La Première République française avec la Terreur. Le Troisième Reich. Chacun, après avoir instauré un régime de terreur, s'est effondré sous le poids de sa propre violence.
Mais alors, comment contrer cette haine qui semble envahir les esprits ?
Pour Hélène L'Heuillet, la réponse réside dans un retour à la connaissance de soi. « Tout le problème vient précisément de ce que l'on projette sur l'autre la haine de soi-même », dit-elle. Pour dépasser ce sentiment, il faudrait d'abord se traiter soi-même comme un autre. Respecter cette part d'altérité qui existe en chacun de nous. Cette démarche de connaissance de soi permet de pacifier les esprits et d'ouvrir un espace de dialogue.
Apprendre à se comprendre pour mieux comprendre les autres
La haine que l'on porte à l'autre n'est souvent qu'une projection de ses propres frustrations, peurs, ou insécurités. En reconnaissant en soi cette part d'ombre, on peut apprendre à appréhender l'autre de manière plus sereine. Hélène L'Heuillet appelle à un retour au « connais-toi toi-même » du Temple de Delphes. Une invitation à la réflexion intérieure pour construire un rapport pacifié avec le monde.
« Il vaudrait mieux commencer par se traiter soi-même comme un autre, respecter la part d'altérité qu'on porte en soi, qui est source du langage et du désir, et à ce titre, seule pacifiante. »
— Hélène L'Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même, Albin Michel, 2017.
Cette idée croise étonnamment, en terrain philosophique, celle que propose la mystique soufie. Dans L'islam au croisement des cultures, Abdelwahab Meddeb montre comment la tradition d'Ibn 'Arabî invitait déjà, au XIIIᵉ siècle andalou, à reconnaître l'autre en soi avant de chercher la vérité hors de soi. La psychanalyse contemporaine et la mystique médiévale convergent sur un point. La pacification du rapport aux autres commence par la pacification du rapport à soi.
Une sagesse ancienne : chacun porte en lui sa vision du monde
Pour illustrer cette idée, Hélène L'Heuillet rappelle un conte soufi. Il montre comment notre perception du monde dépend de notre état intérieur.
Le conte du vieil homme et des voyageurs
Un vieil homme était assis à l'entrée d'une ville lorsqu'un voyageur s'approcha de lui et demanda : « Je ne suis jamais venu ici. Comment sont les gens dans cette ville ? » Le vieil homme répondit par une question : « Comment étaient les gens dans la ville d'où tu viens ? » Le jeune homme répondit : « Égoïstes et méchants. C'est pourquoi j'étais content de partir. » Le vieillard lui dit alors : « Tu trouveras les mêmes gens ici. »
Peu après, un autre voyageur vint poser la même question. « Comment étaient les gens dans la ville d'où tu viens ? » demanda le vieil homme. Le second voyageur répondit : « Ils étaient aimables et accueillants. J'ai eu du mal à les quitter. » Le vieillard répondit alors : « Tu trouveras ici les mêmes. »
Un passant, qui avait tout entendu, demanda au vieil homme pourquoi il avait donné deux réponses différentes. Ce dernier répondit : « Chacun porte en lui sa vision du monde. Et celui qui ouvre son cœur change aussi son regard sur les autres. »
Ce conte rappelle que notre perception des autres dépend de ce que nous portons en nous. Si nous cultivons la haine, nous voyons le monde comme un lieu hostile. Si nous ouvrons notre cœur, nous trouvons des qualités dans chaque personne rencontrée. Cette sagesse soufie est une leçon pour ceux qui se laissent envahir par la haine. Le changement commence par soi.
Cette tradition de la transformation intérieure traverse d'ailleurs toute la pensée musulmane contemporaine. On la retrouve chez l'imame Kahina Bahloul, qui défend un islam libéré des lectures fondamentalistes et chez les coranistes contemporains comme Ali Malek, qui proposent une relecture directe du Coran hors des héritages figés. Toutes ces voix, sur des terrains apparemment différents, rejoignent une même intuition. L'antidote à la radicalité n'est pas l'autoritarisme. C'est la culture et la connaissance de soi.
Lire Hélène L'Heuillet pour comprendre la radicalisation aujourd'hui
La radicalisation de la jeunesse, qu'elle soit djihadiste ou populiste, est nourrie par un sentiment de rejet et de désespoir. Mais derrière cette haine se cachent souvent des frustrations et des blessures intérieures. Si elles étaient reconnues et travaillées, elles pourraient ouvrir la voie à la réconciliation. La haine est un poison pour la société. Elle est aussi un poison pour ceux qui la ressentent.
Hélène L'Heuillet, en appelant à une introspection, nous invite à dépasser la tentation de la destruction. Elle nous invite à renouer avec un rapport pacifié à soi-même et aux autres. La haine ne résiste pas à la lumière de la connaissance de soi. Chacun porte en lui sa vision du monde. Se connaître soi-même est le premier pas pour transformer la société dans un esprit de respect et de dialogue.
En 2026, presque dix ans après sa parution, Tu haïras ton prochain comme toi-même garde une actualité troublante. Les configurations politiques ont changé. Le territoire de Daesh s'est effondré. Les noms des partis populistes se sont modifiés. Mais la dynamique psychique que décrit Hélène L'Heuillet demeure. La haine comme projection de soi sur l'autre traverse toutes les époques. Elle ne se dissout que par le travail intérieur — jamais par la surenchère répressive.
Hélène L'Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même, Paris, Éditions Albin Michel, 2017.
Pour prolonger la réflexion sur les dynamiques de la haine contemporaine :
- Hélène L'Heuillet, Du voisinage. Réflexions sur la coexistence humaine, Albin Michel, 2016.
- Hélène L'Heuillet, Éloge du retard, Albin Michel, 2020.
- Cynthia Fleury, Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment, Gallimard, 2020.