Pourtant, ce n’est pas une théorie du complot. C’est de l’histoire. En effet, l’historien Louis Blin a passé des années à en reconstituer les preuves, pièce par pièce, dans les marges des œuvres complètes de Victor Hugo, d’Alphonse de Lamartine et de Napoléon Bonaparte.
Dans cet épisode de BloomingYou, nous avons donc reçu Louis Blin, historien, orientaliste, spécialiste du monde arabe contemporain, diplomate pendant trente ans. Ce qu’il exhume n’est pas de la littérature comparée. C’est, au contraire, un miroir tendu à une époque qui a peur de se regarder dedans.
Louis Blin n’est ni théologien, ni militant. Il est historien, et cette nuance compte. D’emblée, il prévient qu’il ne donne pas son avis sur Hugo, Lamartine ou Napoléon. Sa démarche consiste à rouvrir leurs œuvres, rassembler leurs écrits, replacer les propos dans leur contexte, et laisser parler les textes.
Cette démarche part d’un constat : en France, depuis une trentaine d’années, un sentiment islamophobe s’est installé, profond, diffus, quotidien. Or la politique, de son aveu, ne parvient plus à enrayer cette fracture. Alors il s’est tourné vers ce qui lui semblait être le dernier terrain commun : la culture. Les grands auteurs que tous les Français, quelles que soient leurs origines, admirent et revendiquent pour leurs.
Il a donc ouvert leurs livres. Et il y a trouvé quelque chose que personne ne lui avait dit.
Le deuil qui fait tout basculer
En effet, tout commence par un deuil. En 1843, Léopoldine, la fille aînée de Victor Hugo, se noie dans la Seine à Villequier. Hugo est brisé. Trois ans plus tard, en exil à Jersey, il se procure une traduction du Coran — probablement celle de Kazimirski, qui venait de paraître — et il lit.
Ce qu'il y trouve, sa tradition catholique d'enfance ne le lui avait pas donné : une manière de penser le mal comme complément nécessaire du bien, la mort comme passage, la souffrance comme porte. Ainsi, il en sort transformé.
Un poète français devient le scribe du Prophète
De cette lecture naîtront donc plusieurs poèmes, dont un que peu de Français connaissent aujourd'hui : L'An neuf de l'Hégire, dans La Légende des siècles. Hugo y raconte les derniers instants du prophète Mohammed. Il ne transpose pas ; il ne réécrit pas ; il retranscrit la Sîra — la biographie traditionnelle du Prophète — en y insufflant une émotion d'une puissance rare. Résultat : certains musulmans arabophones, qui connaissent le texte original, reconnaissent effectivement dans ses alexandrins une résonance juste avec la poésie coranique.
Mais Hugo ira plus loin encore. Dans ses Versets du Coran, il reprend par exemple des passages de la traduction française et leur donne un souffle poétique. Comme le dit Louis Blin : pour parvenir à ça, il fallait précisément s'appeler Victor Hugo.
Surtout, Hugo ne s'arrête pas à l'admiration. Il s'identifie. Dans plusieurs poèmes, en effet, sa propre voix se confond avec celle du Prophète. Le poète exilé, le porteur d'une parole que son temps ne veut pas entendre — Hugo voit dans Mohammed un frère de mission.
Tout cela est public. Imprimé. Disponible. Pourtant, ce Hugo-là, on ne l'enseigne pas.
Lamartine, 1832 : un père endeuillé devient « catholique musulman »
Lamartine, lui, part physiquement en Orient. 1832. Il voyage notamment avec sa fille Julia, malade. Elle meurt à Beyrouth. Il en rentre transformé, comme Hugo l'avait été, mais par une expérience différente : celle du contact direct.
Ce qu'il découvre dans les villes d'Orient, ce n'est pas seulement une religion. C'est effectivement une coexistence pacifique des religions — chrétiens, musulmans, juifs, druzes — qui coexistent, se côtoient, se respectent. Or à cette époque, la France ne l'a pas. Elle sort d'un siècle de guerres de religion, de la Révolution, de la guerre de Vendée. Dès lors, elle cherche une stabilité identitaire que son passé ne lui donne plus.
Lamartine comprend ainsi en Orient ce que Robespierre avait tenté d'inventer par décret, et ce que Napoléon avait pressenti : qu'une société sans religion est un bateau sans boussole — selon l'aphorisme napoléonien — mais qu'une société ouverte à la pluralité religieuse est plus stable qu'une société monoreligieuse.
De retour en France, il fait l'impensable pour son époque — et surtout pour la nôtre. En 1854, candidat malheureux à la présidence de la République, ancien ministre des Affaires étrangères, il publie donc une biographie de Mohammed. Pas un essai critique. Une biographie empathique, presque hagiographique. Il y écrit notamment, et textuellement, que, dans l'histoire moderne, personne ne peut être comparé à Mohammed.
D'ailleurs, Louis Blin, dans la conclusion de son livre, appelle Lamartine « le catholique musulman ». L'expression paraît absurde aujourd'hui. Pourtant, à l'époque, elle décrivait simplement un homme qui avait compris que les deux monothéismes partageaient un fonds commun, et que s'en nourrir ne trahissait rien.
Napoléon : le secret le mieux gardé
Le cas de Napoléon, que Louis Blin traite dans le troisième volet de son triptyque, est sans doute le plus sidérant. En effet, Blin documente, pièces à l'appui, que Napoléon a prononcé publiquement, à plusieurs reprises, la shahâda — la profession de foi musulmane. Prononcée librement, sans contrainte, en public.
Par ailleurs, parmi ses nombreux opposants — et il en avait beaucoup, qui détestaient son autoritarisme, ses massacres, l'état dans lequel il a laissé la France — aucun ne lui a jamais reproché ce rapport à l'islam. Aucun. Aucun.
Ainsi, ce détail dit tout. La France de 1800 acceptait ce que la France de 2026 trouverait inadmissible. Autrement dit, ce n'est pas l'islam qui a changé. C'est nous.
1880 : quand Jules Ferry efface officiellement
Une rupture nette, et un nom
Comment passe-t-on d'un XIXᵉ siècle où Napoléon peut être musulman sans choquer, où Hugo peut écrire en hommage au Prophète, où Lamartine peut rédiger une biographie admirative de Mohammed — à une France du XXIᵉ qui a tout oublié ?
Louis Blin est net sur ce point : la rupture se situe dans les années 1880. Elle porte un nom : Jules Ferry.
L'islam redéfini pour justifier la colonisation
La conquête de l'Algérie pose à la France une question à laquelle elle ne sait pas répondre : si l'Algérie est française, que sont les Algériens musulmans ? On invente alors le Code de l'indigénat, qui fait d'eux des sous-citoyens. Pour justifier ce régime, il fallait redéfinir l'islam. Non plus comme une religion — le XIXᵉ siècle l'admettait sans problème — mais comme une ethnie, une race, une altérité radicale.
Ce glissement du religieux vers l'ethnique produit d'ailleurs des absurdités historiques. Quand un Kabyle se convertit au christianisme, il reste, dans le vocabulaire officiel, un « musulman catholique ». Inversement, lorsque le peintre Étienne Dinet se convertit à l'islam, il devient « un musulman non-musulman ». La colonisation fabrique ses propres catégories, au mépris de la logique.
Trois auteurs amputés, trois générations dépossédées
Méthodiquement, les manuels scolaires de la IIIᵉ République effacent alors l'héritage arabe et musulman de la généalogie culturelle française. Hugo demeure, mais on n'enseigne que le Hugo républicain. De Lamartine, on ne retient que le poète du Lac. Quant à Napoléon, on ne conserve que le chef d'État. Toute la part islamique de leur œuvre disparaît.
Ce n'est donc pas un oubli accidentel. C'est une décision politique. Et nous en vivons encore les conséquences.
Un islam français, d'Hugo à Rimbaud
Une cinquantaine d'écrivains, tous effacés du même geste
Ce qui rend le travail de Louis Blin vertigineux, c'est qu'il ne s'agit pas de deux ou trois cas isolés. En réalité, il dresse une liste d'une cinquantaine de grands écrivains français du XIXᵉ siècle qui ont été, à la suite de Lamartine, admirateurs de l'islam ou de son prophète : Jules Verne, Alexandre Dumas, Arthur Rimbaud.
Rimbaud-Abdallah, l'exil d'un voyant
Rimbaud. Le prodige. Le voyant. Celui qui s'est enfui à Harar, la principale ville musulmane d'Afrique de l'Est, et qui y a passé les dernières années de sa vie sous le prénom d'Abdallah. Tout le monde admire Rimbaud. Or personne ne sait que Rimbaud est mort musulman. [Cette précision est reprise telle que Louis Blin la présente dans le podcast ; par ailleurs, l'historiographie reste divisée sur la portée exacte de cette affiliation — ainsi, pour une mise en perspective sur les lectures possibles du Coran et les interprétations concurrentes, voir notre article et écouter notre podcast Le prophète trahi : et si le Coran disait autre chose ?
Un delta culturel, pas un bloc
Ce n'est pas un hasard. Au fil du XIXᵉ siècle, ces hommes ont compris ce que Louis Blin résume en une phrase : « l'islam chez Victor Hugo et Lamartine est un islam français, purement français ». Il ne vient pas de la planète Mars. Par ailleurs, il ne vient pas non plus d'une immigration qui, en 1830, n'existait pratiquement pas en France métropolitaine. En réalité, il vient d'un travail intellectuel, d'une lecture, d'une ouverture. Ainsi, il appartient au fonds culturel français depuis deux siècles.
Cette généalogie n'est donc pas anecdotique. De fait, elle rejoint le geste intellectuel que défendait Abdelwahab Meddeb, dans son testament spirituel L'Islam au croisement des cultures, où il montrait comment l'islam a irrigué Dante, Cervantès, Maître Eckhart, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix. Meddeb et Blin se répondent ainsi par-dessus les frontières disciplinaires : l'un depuis la littérature comparée, l'autre depuis l'histoire politique, tous deux pour dire que les cultures ne sont pas des blocs. Elles sont des deltas.
Ce que l'amnésie collective fait à la France d'aujourd'hui
Une crise identitaire, pas un conflit religieux
Louis Blin pose un diagnostic que je partage, et que nous documentons depuis des années sur BloomingYou : ce que traverse la France n'est pas un conflit avec l'islam. C'est une crise identitaire. Un refus d'une partie de soi-même. Une honte.
Et cette honte, elle se paye.
D'abord, elle se paye chez les Français musulmans de deuxième, troisième, quatrième génération, qu'on somme en permanence de justifier une appartenance que Hugo, Lamartine et Napoléon n'auraient jamais questionnée. Ensuite, elle frappe cette jeunesse française qui grandit sans savoir que sa culture d'origine — française — a pensé, admiré et intégré l'islam bien avant que leurs grands-parents n'arrivent. Enfin, elle se paye symétriquement chez une jeunesse non musulmane qui hérite d'un récit tronqué, et qui confond islam et altérité.
Quand les aînés transmettent le déclin, les jeunes transmettent la rage
La psychanalyste Hélène L'Heuillet, a bien nommé cette dynamique sur la jeunesse radicalisée et ses sources de haine : ce que l'on prend pour une rage politique ou religieuse chez certains jeunes est souvent une rage de destruction sans projet de reconstruction — et elle se nourrit, paradoxalement, du discours décliniste des générations plus âgées qui répètent, en boucle, que la France se perd. Dès lors, on ne peut pas transmettre à ses enfants la conviction que leur pays est fini et s'étonner qu'ils veuillent y mettre le feu.
Or ce que propose Louis Blin est l'exact inverse : redonner à la jeunesse française — toute la jeunesse française — un héritage à habiter.
Un lycéen de quinze ans, d'où qu'il vienne, qui lirait L'An neuf de l'Hégire de Hugo ou la biographie de Mohammed par Lamartine, ne lirait pas un texte étranger à sa culture. Il lirait sa propre culture. Et s'il est d'origine musulmane, il y trouverait — selon la belle formule de l'historien — « un carré d'as » à sortir face à ceux qui lui suggèrent qu'il est une pièce rapportée. Hugo, Lamartine, Napoléon. Argument massue.
Non pour gagner une compétition identitaire. Mais pour reprendre confiance. La sienne, et celle du pays.
L'islam vécu, l'islam pensé, l'islam manipulé
À ce stade, il importe de ne pas verser dans l'angélisme. En effet, l'islam dont Hugo s'est nourri, c'est l'islam des mystiques, des poètes, des grands législateurs — celui que Louis Blin, avec la rigueur de l'historien, reconstitue dans son contexte. Ce n'est donc ni un islam fantasmé, ni une réponse aux distorsions contemporaines.
Cependant, cette lecture, pour être complète, suppose de rendre toute sa place à une parole qu'on écoute trop peu : celle des femmes musulmanes qui, de l'intérieur, font le tri entre ce qui relève du dogme, ce qui relève du patriarcat, et ce qui relève des récupérations politiques. Ainsi, Kahina Bahloul, première imame de France, que nous avons reçue pour son livre Mon islam, ma liberté (Albin Michel) dans notre dossier Islam et féminisme : quand la spiritualité brise les chaînes du patriarcat, rappelait que les lectures misogynes existent dans toutes les traditions religieuses, parce que le patriarcat a sévi partout — et qu'il serait injuste d'essentialiser l'islam à ses courants les plus réactionnaires alors que quatorze siècles de pensée, d'art, de sciences et de spiritualité coulent dans ses veines.
Ce que Hugo et Lamartine ont saisi, Bahloul le dit finalement autrement : l'islam, dans sa réalité, est d'abord une spiritualité. Une sagesse. Une manière d'habiter le monde. En somme, c'est cette couche-là — la plus profonde, la plus ancienne, la plus féconde — qui a traversé la Méditerranée, irrigué les grands auteurs français du XIXᵉ siècle, et continue aujourd'hui à chercher ses porte-paroles.
Ce que nous choisissons d'ouvrir aujourd'hui
Un miroir tendu à notre époque
Ce que Louis Blin exhume n'est pas simplement de l'histoire littéraire. C'est, en réalité, un miroir.
Hugo et Lamartine vivaient dans un siècle de certitudes violentes : le progrès, la civilisation, la mission européenne. Pourtant, au cœur de ces certitudes, quelque chose en eux résistait. Une fissure. Une soif que les dogmes disponibles ne suffisaient pas à étancher. Ainsi, ils se sont tournés vers l'islam, non pas malgré leur culture, mais par elle. Parce que les grandes âmes, quand elles cherchent vraiment, finissent toujours par dépasser les frontières qu'on leur a tracées.
Les idées voyagent comme la poussière d'étoiles
L'astrophysicien Carl Sagan disait notamment que nous sommes tous faits de poussière d'étoiles. Que la matière qui compose nos corps a traversé des milliards d'années et d'innombrables formes avant d'arriver jusqu'à nous. Je crois qu'il en va de même pour les idées. De fait, la spiritualité musulmane a traversé des siècles, des déserts, des langues, des guerres — et elle a fini par irriguer silencieusement l'œuvre d'un poète exilé à Jersey qui pensait écrire en français pour des Français.
Les frontières entre les civilisations n'ont jamais existé là où on prétend les tracer. Elles sont en effet des constructions politiques posées sur un fond de porosité millénaire. Autrement dit, l'islam n'est pas entré en France avec l'immigration du XXᵉ siècle. Il était déjà dans Les Contemplations, déjà dans Le Lac. Patiemment, il attendait que quelqu'un daigne le regarder.
Le courage de la rencontre, selon Yourcenar
Marguerite Yourcenar écrivait quant à elle dans ses Carnets de notes qu'apprendre à connaître un être humain — ou une civilisation — c'est d'abord accepter de ne pas le réduire à ce qu'on avait décidé qu'il était avant de le rencontrer. C'est précisément le courage de la rencontre réelle, celle qui dérange, celle qui oblige à se reconfigurer.
Hugo et Lamartine ont donc eu ce courage, chacun à leur façon, dans un siècle qui ne leur demandait pas.
Nous vivons pourtant dans un siècle qui en aurait davantage besoin, et qui semble, lui, s'en dispenser.
La vraie question
La peur est toujours une fermeture. L'ouverture — vraie, inconfortable, désarmée — est en revanche le seul chemin vers quelque chose de plus grand que soi. Ce que ces deux hommes ont vécu face au Coran et à la figure de Mohammed, c'est précisément cela. Une ouverture qui les a dépassés. Qui a débordé de leur œuvre. Et qui, des décennies plus tard, continue de circuler — sur les réseaux sociaux, désormais un peu plus arabes. Preuve que la beauté, quand elle est sincère, n'a pas besoin de visa pour traverser les frontières.
Peut-être, finalement, que la vraie question n'est pas : pourquoi a-t-on oublié cela ?
Peut-être, au fond, que la vraie question est : qu'est-ce qu'on choisit d'ouvrir, aujourd'hui, en soi ?
Pour aller plus loin
— Écouter l'épisode complet de BloomingYou avec Louis Blin : [ Spotify / Apple Podcasts].
— Les livres de Louis Blin :
- Victor Hugo et l'islam, éditions Erick Bonnier, 2023
- Lamartine passeur d'islam, éditions Erick Bonnier, 2024
- Napoléon et l'islam, éditions Erick Bonnier
— Dossiers BloomingYou en lien avec cet épisode :
Si cet article vous a remué quelque chose — une certitude, une question, une gêne — partagez-le. Pas pour nous. Pour la personne de votre entourage qui en a besoin sans le savoir encore.
BloomingYou — le podcast et le média mieux-être corps et esprit. Animé par Amal Dadolle.