« Il y a des moments où l’on ne cherche plus une solution. On cherche quelqu’un. »
Cette phrase pourrait sembler simple. Pourtant, elle ne l’est pas. Elle résume vingt-cinq ans de recherche clinique, des centaines d’heures de thérapie, et une question que la psychiatrie a longtemps préféré esquiver : qu’est-ce qui soigne vraiment dans la relation thérapeutique ?
Ni la technique, ni le protocole, ni même le diagnostic.
Voici ce que la psychologie clinique nous apprend — sans raccourci, sans romantisme.
Ce qui soigne vraiment dans la relation thérapeutique : l'origine de la question
La relation thérapeutique, une question gênante par sa simplicité
La psychothérapie a multiplié les approches depuis un siècle. La psychanalyse, les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), la systémie, l'hypnothérapie, les thérapies humanistes — chacune a produit ses protocoles, ses études, ses résultats. Et pourtant, une question persiste, tenace, que les praticiens connaissent souvent intuitivement sans pouvoir la formuler clairement :
« Qu'est-ce qui, dans la rencontre entre deux êtres humains, permet réellement le changement ? »
Antoine Bioy, Le grand livre de la relation psychothérapeutique, Dunod Éditions
Or, ce que la recherche scientifique a progressivement démontré — et que Le grand livre de la relation psychothérapeutique explore en rassemblant des thérapeutes de toutes obédiences — c'est que le principal facteur de changement thérapeutique, c'est le thérapeute lui-même. Pas la technique qu'il emploie. Lui.
L'histoire oubliée : de Mesmer à Freud, la relation de soin a toujours été là
Antoine Bioy retrace une généalogie peu connue. Les premières formes de psychothérapie — le magnétisme animal, l'hypnose — portaient déjà cette question en germe. Ainsi, le marquis de Puységur, au XVIIIe siècle, avait observé que les effets thérapeutiques dépendaient moins de la technique magnétique que de la qualité de la relation entre le praticien et le patient — et notamment de la manière dont cette relation se terminait.
C'est finalement Freud qui ouvrira la boîte, en conceptualisant le transfert et le contre-transfert : la relation n'est pas un accessoire du soin, elle en est le cœur. Toutefois, cette intuition sera ensuite privatisée par la psychanalyse — au sens où les autres approches thérapeutiques mettront du temps à se réapproprier ce qui était pourtant présent depuis l'origine.
Alliance thérapeutique et relation thérapeutique : ce qu'elles recouvrent vraiment
Un mot, des réalités très différentes
Le terme alliance thérapeutique est aujourd'hui utilisé dans toutes les approches. Or, Antoine Bioy souligne que derrière ce mot, les thérapeutes ne mettent pas forcément la même réalité :
« Tous les praticiens parlent de l'importance de la relation, de la rencontre avec l'autre, du fait que dans la relation, il y a le noyau du changement. Mais la notion de relation n'a pas la même définition selon les écoles. »
Antoine Bioy
C'est précisément pour cartographier ces différences — et identifier ce qui les traverse toutes — que Le grand livre de la relation psychothérapeutique a été construit. Non pas comme un traité théorique, mais comme un espace où des thérapeutes de courants opposés répondent à une même question pratique : comment travaillez-vous concrètement la relation avec vos patients ?
Ce que toutes les approches ont en commun
La lecture des contributions, quelle que soit l'obédience, fait émerger trois points de convergence remarquables :
| Ce qui réunit toutes les approches |
Ce que ça signifie concrètement |
| La dimension subjective de la relation |
Le thérapeute n'est pas un observateur neutre. Il est impliqué — avec son corps, ses émotions, son histoire. |
| L'écoute du corps du thérapeute |
Toutes les approches ont développé une attention à la sensorialité du thérapeute en séance. |
| La primauté de la rencontre sur la technique |
La relation n'est pas à côté de la technique. Elle est au-delà. |
La relation thérapeutique exige que le thérapeute change avant son patient
Le principal facteur de changement, c'est le thérapeute
L'une des données les plus solides — et les plus contre-intuitives — de la recherche en psychothérapie est celle-ci : les effets thérapeutiques sont davantage liés au thérapeute qu'à la méthode qu'il emploie.
À ce propos, Antoine Bioy cite une étude qu'il a lui-même menée sur les cinq premières séances en hypnothérapie :
« Ce que ça montre, c'est que la qualité de l'alliance et les effets vont être en premier lieu liés à la capacité du thérapeute à s'adapter. C'est la manière dont il va être capable d'écouter l'autre et de le ressentir qui va installer du changement chez le patient. Le patient va bouger après. Mais le premier qui doit bouger, c'est le thérapeute. »
Antoine Bioy
Ce résultat — retrouvé aussi bien dans le champ de la psychanalyse que dans celui des TCC — renverse la logique habituelle. On ne soigne pas un symptôme, on rencontre une personne. Or, c'est la qualité de cette rencontre, bien plus que la précision du protocole, qui détermine si quelque chose va changer.
Présence thérapeutique : un travail de toute une vie dans la relation de soin
Rogers l'avait formulé dès le premier tiers du XXe siècle : la première personne que le thérapeute doit regarder en séance, c'est lui-même. Suis-je vraiment là ? Est-ce que j'écoute avec mon corps et pas seulement avec mes oreilles ?
Cette présence thérapeutique ne se décrète pas. En réalité, elle se travaille — en supervision, en intervision, en thérapie personnelle, tout au long d'une carrière. Par définition, elle n'est jamais acquise une fois pour toutes, et c'est précisément ce qui la rend exigeante.
La méthode intégrative : comment la relation thérapeutique traverse toutes les approches
Ce que la meilleure thérapie a de particulier
Les études scientifiques sur les processus de changement désignent un profil de thérapeute plus efficace que les autres. Antoine Bioy le décrit avec précision :
« La meilleure thérapie, c'est celle où le thérapeute bouge, où il est capable d'aller emprunter des méthodes à l'autre. Je continue à faire de la psychanalyse, de la TCC, de la systémie — mais en vrai, j'ai utilisé des outils que j'ai empruntés à d'autres champs, parce que l'adaptation au patient m'y a invité. »
Antoine Bioy
La méthode intégrative n'est donc pas un mélange de tout. C'est une posture d'adaptation permanente au patient — emprunter à la TCC une technique de travail sur les cognitions dysfonctionnelles si le patient en a besoin, même quand on est psychanalyste ; adopter une écoute plus analytique quand le patient TCC entre en contact avec des dimensions plus régressives.
Ce que la technique apporte à la relation thérapeutique — et ce qu'elle ne peut pas faire
La technique n'est certes pas inutile. Elle installe un cadre : une philosophie de l'humain, une conception de la souffrance, des leviers spécifiques de changement. En ce sens, elle donne une structure indispensable à la rencontre.
Cela dit, elle ne peut pas se substituer à l'adaptation. Antoine Bioy est net sur ce point : un psychothérapeute honnête est aussi celui qui sait dire à un patient, dès le premier entretien, que son approche ne lui correspond pas — et l'orienter vers quelqu'un dont elle correspondra mieux.
Corps, émotions et relation thérapeutique : sans mobilisation émotionnelle, rien ne bouge
L'empathie n'est pas une parole bienveillante
L'empathie est souvent réduite à une disposition aimable — dire à l'autre qu'on comprend sa souffrance. Antoine Bioy corrige radicalement cette image :
« L'empathie, ça veut dire que quand vous m'avez parlé de votre phobie des chiens, j'avais les boyaux qui se tordaient. J'avais les jambes prêtes à partir. C'est ça, véritablement, l'empathie. »
Antoine Bioy
La recherche sur les cartographies émotionnelles montre en effet que les activations corporelles associées aux émotions — la peur, la joie, l'amour — sont universelles : mêmes localisations corporelles quelle que soit la culture, à partir de l'âge de six à huit ans. Autrement dit, ce que vous vivez dans votre corps quand vous avez peur, le thérapeute peut le vivre dans le sien — à condition que la relation soit suffisamment ouverte pour que ce mouvement se produise réellement.
Pourquoi le changement passe par l'émotion
Antoine Bioy pose une affirmation directe, presque dérangeante dans sa clarté :
« Sans mobilisation émotionnelle, il ne peut pas y avoir de changement. »
Antoine Bioy
Il ne s'agit pas là d'une simple intuition clinique. En effet, c'est ce que les études sur les processus de changement en psychothérapie démontrent régulièrement. L'émotion n'est pas l'obstacle à la réflexion — elle en est le moteur. C'est précisément parce qu'il y a activation corporelle et sensorielle — chez le patient et chez le thérapeute simultanément — que quelque chose peut, enfin, bouger.
Le grand chantier : penser l'être humain sans le couper en deux
Antoine Bioy pointe par ailleurs ce qu'il considère comme l'enjeu majeur des années à venir : dépasser la séparation corps/esprit, psyché/soma, conscient/inconscient. Ces dualités ne sont pas des vérités anatomiques — ce sont des habitudes de pensée qui créent des impasses théoriques et cliniques.
« Tout le cerveau, c'est le corps. Et tout le corps, c'est cerveau. »
Antoine Bioy
Dès lors, la question n'est plus de trouver le lien entre psyché et soma — c'est de cesser de les poser comme deux instances séparées.
Relation thérapeutique et éthique : où s'arrête l'influence ?
La vulnérabilité comme donnée fondamentale
En psychothérapie, l'objet du soin est la souffrance. Ce seul fait place le patient dans une position de vulnérabilité structurelle. Le thérapeute le sait — ou devrait le savoir. C'est d'ailleurs cette asymétrie fondamentale qui fonde l'obligation éthique, bien avant tout code déontologique.
« Quelle liberté je laisse réellement à l'autre pour pouvoir exprimer et dire qui il ou elle est ? Est-ce que, par ce que j'exprime, je dis, je me comporte, je ne suis pas en train d'empêcher l'autre de devenir celui ou celle qu'il est ? »
Antoine Bioy
La démarche éthique n'est ainsi pas garantie par la seule formation. Elle est portée par une volonté active, permanente, du thérapeute de s'interroger sur l'influence qu'il exerce — et de la limiter consciemment.
La tendresse comme condition de travail
Antoine Bioy dit quelque chose de rare : il ne peut pas travailler sans tendresse pour ses patients.
« Il faut que je me sente touché par leur histoire, que je puisse parfois me reconnaître à certains endroits de leur histoire, et que je développe une certaine affectivité qui va nourrir mon envie d'installer un cadre où ils vont pouvoir se positionner autrement. »
Antoine Bioy
La tendresse n'est ni la fusion, ni la confusion des rôles. En réalité, c'est ce mouvement intérieur — être sincèrement concerné par la souffrance de l'autre — qui active l'empathie et rend la rencontre véritablement possible. Autrement dit, ce n'est pas un luxe affectif. C'est, selon Antoine Bioy, une condition de travail à part entière.
Insécurité affective et attaque de panique : la relation thérapeutique comme espace de sécurité
L'insécurité comme motif central des consultations contemporaines
Antoine Bioy observe que deux dimensions caractérisent plus que jamais les motifs de consultation : l'intolérance à l'incertitude et la peur.
« L'intolérance à l'incertitude est l'une des dimensions qui caractérisent notre civilisation actuellement. Et la peur — on a peur de tout et de tout le monde. Ce sont vraiment deux caractéristiques qui nourrissent les consultations en psychothérapie. »
Antoine Bioy
L'insécurité affective se présente sous des masques très différents : elle peut prendre la forme d'une attaque de panique, d'une souffrance psychologique diffuse, d'une douleur chronique ou d'une anxiété relationnelle persistante. Or, derrière ces symptômes variés, se trouve souvent une figure d'attachement défaillante — un lien précoce trop peu fiable pour avoir permis de construire un sentiment de sécurité intérieure stable.
La réponse n'est pas une technique — c'est le temps
Face à cette insécurité profonde, Antoine Bioy est clair : la réponse, c'est le temps. Et la relation, bien avant le symptôme.
Pour illustrer ce point, il décrit un cas clinique : une patiente qui consulte pour des attaques de panique. En creusant le contexte : une relation de couple instable, un rapport aux parents carencé, une figure d'attachement jamais vraiment présente. Le symptôme n'est ainsi que la surface. Et la relation thérapeutique doit précéder toute intervention technique.
« Je vais d'abord travailler la relation pour que la relation entre la patiente et moi devienne une relation de sécurité. Que la personne apprenne à me connaître comme moi, j'apprends à connaître la personne. On va prendre le temps que l'on s'apprivoise l'un l'autre. Vraiment le renard et le petit prince. »
Antoine Bioy
Ce n'est qu'une fois ce lien de sécurité établi — ce que la théorie de l'attachement appelle une base sécurisante — que les techniques pourront pleinement agir. La respiration pour les crises, d'abord. Le travail sur les racines anxieuses pour la durée, ensuite. Les deux, nécessairement, ensemble.
Comment enseigner la relation thérapeutique ? Le paradoxe de la transmission
L'échec de la formation théorique
Une étude menée dans les années 1980 avait tenté de former des thérapeutes à l'alliance thérapeutique par un enseignement intensif — théorie, jeux de rôle, supervision de week-end. Le résultat a été pour le moins surprenant : les patients évaluaient leurs thérapeutes comme moins bons après la formation qu'avant.
« Arriver à transmettre la relation au travers d'un savoir, c'est pas du tout évident — y compris chez les psychologues. »
Antoine Bioy
La relation thérapeutique ne s'enseigne donc pas comme une technique. Elle se découvre — par l'expérience, la supervision, l'exposition progressive et répétée à l'autre.
L'enseignement expérientiel : apprendre à sentir avant d'analyser
C'est pourquoi Antoine Bioy a intégré dans son enseignement en master une approche radicalement différente : non pas des cours théoriques sur la relation, mais de l'expérientiel pur. S'asseoir en silence dix minutes face à un autre étudiant. Observer ce qui se passe dans son corps. Partager ce qu'on ressent sans chercher à deviner ce que l'autre a vécu. Apprendre à écouter, enfin, avant d'interpréter.
La médecine narrative, qu'il a par ailleurs contribué à développer au CHU de Bordeaux, suit la même logique : travailler avec les soignants — médecins, infirmiers, paramédicaux — sur ce que la rencontre avec le patient vient mobiliser en eux, notamment au travers des écrits, de l'art, des représentations.
« Ce qui manque en médecine allopathique, c'est pas le rapport et la façon de faire. C'est d'avoir un encadrement, une supervision pendant les études qui va leur permettre de dire : Qu'est-ce que ça t'a fait ? Comment tu t'es senti ? Qu'est-ce que tu aurais aimé faire autrement ? »
Antoine Bioy
Ce qu'il faut retenir
La relation thérapeutique n'est pas un supplément d'âme. Elle est, selon les données scientifiques les plus solides, le premier facteur de changement en psychothérapie — quelle que soit l'approche employée.
En pratique, cela signifie qu'un bon thérapeute n'est pas nécessairement celui qui maîtrise le plus grand nombre de techniques. C'est plutôt celui qui est capable de s'adapter — d'écouter avec son corps, de se laisser toucher, d'aller emprunter dans des champs qui ne sont pas les siens quand le patient en a besoin. Celui qui sait, surtout, que le premier mouvement doit venir de lui.
Et si vous êtes du côté patient : le fait qu'un lien se crée, que vous vous sentiez progressivement en sécurité, que quelque chose s'apprivoise de part et d'autre — ce n'est pas anodin. C'est déjà le travail, en cours.
« L'essentiel de la thérapie, elle est dans la rencontre avec l'autre. Dès lors que l'autre est en position de vulnérabilité, on a du pouvoir de fait chez lui dont il faut apprendre à ne pas user. »
Antoine Bioy
Ressources
Livre : Antoine Bioy et Joanna Smith (dir.), Le grand livre de la relation psychothérapeutique, Dunod Éditions, 2024.
Trouver un thérapeute formé à l'hypnothérapie : Confédération Francophone d'Hypnose et Thérapies Brèves — cfhtb.org
Trouver un thérapeute TCC : Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive — aftcc.org
À réécouter sur BloomingYou : Jean Cottraux — Pervers narcissique, personnalité toxique et emprise (épisode lié à la relation d'aide et à l'éthique thérapeutique)