Il est grand temps d’avoir une vision plus juste de l’islam que celle dont nous assomment les ignorants de toutes parts. Nous sommes donc allés rencontrer Kahina Bahloul, première imame de France et fondatrice de la mosquée Fatima. Elle est l’autrice de Mon islam, ma liberté paru aux Éditions Albin Michel en 2021.
Son livre célèbre aussi des figures féminines essentielles. L’avocate féministe Gisèle Halimi. La résistante Lalla Fatma N’Soumer, qui repoussa les premiers colons français en 1849 avant de mourir à 33 ans. Ou encore la reine berbère Kahina, dont elle porte le prénom. Selon la légende, cette reine juive convertie au christianisme aurait préféré se donner la mort plutôt que de se rendre. Elle aurait conseillé à ses fils de se convertir à l’islam pour perpétuer la tribu.
Née en 1979 à Paris, élevée à Bejaia en Kabylie, Kahina Bahloul incarne le croisement qu’elle défend. Son père est un Algérien kabyle. Sa mère est une Française d’origine juive par sa mère et catholique par son père. Sa pensée prend racine dans cet entrelacs, pas dans une identité monolithique.
BloomingYou — N'y a-t-il pas une méconnaissance de l'islam par les musulmans eux-mêmes ?
Kahina Bahloul — Oui, à mon grand regret. Et c'est ce qui m'a poussée à écrire ce livre. Aujourd'hui, on entend tout et son contraire sur l'islam. Les non-musulmans multiplient les approximations. Les musulmans eux-mêmes, parfois aussi. J'ai pu en faire l'expérience en Algérie.
Le problème est complexe. Il tient à l'histoire de ces pays musulmans. Mais il tient aussi au fait que leur enseignement religieux soit dépouillé de sa richesse. Les États ou les pouvoirs politiques l'ont amputé et réduit à leur gré.
Ce que Kahina Bahloul refuse dans les discours sur l'islam
BloomingYou — Quelles idées sur l'islam devraient être complètement proscrites selon vous ?
KB — On décrit souvent l'islam comme une religion violente et misogyne. Or l'islam, dans sa diversité, ce n'est pas cela. Je ne nie pas l'existence de lectures misogynes. C'est commun à toutes les traditions religieuses, car le patriarcat a sévi partout dans le monde.
Aujourd'hui, certains courants de l'islam n'ont pas renouvelé leur pensée. Ils pressentent que leur religion est en danger. Ils se replient donc sur eux-mêmes. Ils se cloîtrent dans une pensée médiévale et archaïque.
L'islam ne se réduit pas à la pensée médiévale
Or, l'islam ne se réduit pas à cette pensée médiévale. C'est une pensée qui s'est développée durant plus de quatorze siècles. Elle a énormément apporté à l'histoire de l'humanité — dans les domaines artistiques, scientifiques, spirituels.
Il y a une nécessité de redécouvrir tout cela. Cet héritage intellectuel, effacé de notre culture commune, rejoint celui qu'un historien comme Louis Blin a exhumé du côté français. Il a rouvert les textes de Victor Hugo et de Lamartine sur l'islam, deux écrivains que la IIIᵉ République avait méthodiquement amputés de leurs pages orientales.
Du mouvement réformiste au fondamentalisme : le basculement
BloomingYou — À quel moment le jihad, qui est une lutte spirituelle intérieure, est-il devenu une quête belliqueuse où l'on doit tuer celui qui n'est pas musulman ?
KB — Il y a eu un moment charnière. Le mouvement islâh — le mouvement réformiste musulman — a été récupéré puis dévoyé. Ses intentions initiales étaient pourtant positives et nobles. Des intellectuels musulmans comme Mohammed Abduh souhaitaient interpréter les textes médiévaux à l'aune du contexte moderne.
L'émergence des « revivalistes »
Mais d'autres penseurs, que j'appelle les « revivalistes », ont dévoyé ce courant réformiste. Ils ont opéré deux gestes :
- un désir de retourner vers un passé complètement mythifié — alors qu'on ne sait pas grand-chose du VIIᵉ siècle ni des premiers musulmans ;
- un rejet de l'altérité, qu'elle soit religieuse, occidentale ou féminine.
Ce rejet de l'altérité est précisément ce que la philosophe Hélène L'Heuillet analyse aujourd'hui chez les jeunes générations tentées par la radicalisation. Elle y voit une coupure avec son propre héritage culturel, compensée par un récit identitaire de substitution.
Kahina Bahloul sur le voile dans l'islam
BloomingYou — Quelle est votre position sur le voile ? Est-ce une obligation, une tradition, ou une incompréhension des textes ?
KB — Il y a une grande part d'incompréhension des textes. Beaucoup de femmes le portent par tradition. Dans cette confusion, les courants fondamentalistes choisissent les arguments qui confortent leur position. Ils veulent contrôler le corps de la femme et le rendre invisible dans l'espace public. Or une lecture théologique rigoureuse des textes fondateurs le démontre : rien n'oblige la femme à porter le voile.
Ce que dit vraiment le Coran sur la tenue vestimentaire
BloomingYou — Comment a-t-on pu travestir le texte à ce point-là, alors que le voile n'est même pas abordé ? On a parlé éventuellement de se couvrir la poitrine parce que les femmes étaient seins nus…
KB — Il y a une confusion sur cette question. Certains disent que les femmes étaient seins nus. En réalité, elles avaient juste un décolleté un peu ouvert. Les musulmans de l'époque vivaient en conflit avec leurs voisins non-musulmans. Ces derniers attaquaient les femmes. Le verset coranique a donc conseillé aux musulmanes de rabattre un bout de tissu sur leur poitrine.
Le terme coranique précis est « l'échancrure de leur décolleté ». Mais il y a eu toute une extrapolation, voire des interprétations farfelues. Certains ont affirmé que ce voile concernait aussi les cheveux et la tête.
Faire croire aux femmes qu'elles doivent se couvrir la tête pour être de bonnes musulmanes, c'est leur faire porter une culpabilité inadmissible.
Cette relecture rigoureuse du texte coranique rejoint un mouvement intellectuel plus large. C'est celui qui cherche à retrouver le sens premier des versets coraniques, derrière les sédiments interprétatifs accumulés.
L'amour selon Kahina Bahloul : la mixité des couples
BloomingYou — Beaucoup de musulmans grandissent avec l'idée que les hommes peuvent se marier avec une femme d'une autre religion, alors que c'est interdit aux femmes. Quelle est votre position sur la mixité des couples ?
KB — C'est encore une question d'interprétation. Aucun texte n'interdit aux femmes musulmanes d'épouser un non-musulman. C'est une évolution interprétative et anthropologique du vécu et de la pratique religieuse.
Je n'y vois personnellement aucun problème. Dans notre mosquée, nous célébrons les mariages mixtes. J'y vois une source de richesse et de rapprochement entre les différentes religions. Ces couples mixtes sont magnifiques. L'amour les unit. Je pense que c'est l'amour qui sera notre issue et notre espoir.
Transmettre l'unicité aux enfants
BloomingYou — Quelle éducation donner aux enfants dans ces couples mixtes ?
KB — Il faut leur enseigner l'idée d'unicité. Cette idée fonde les trois monothéismes. On la retrouve aussi dans le taoïsme et le bouddhisme. L'unicité dont parlent ces traditions spirituelles n'est pas totalement étrangère à l'unicité telle qu'on la trouve dans la mysticité musulmane.
Quelle que soit l'époque, la culture ou la société, plus on s'élève dans la sagesse, plus les opinions convergent.
L'idée d'unicité est la première valeur à transmettre aux enfants. L'unité rapproche les humains. Cette intuition traverse la mystique soufie, notamment chez Ibn 'Arabî (1165-1240). Le célèbre poème du maître andalou le proclame : « Mon cœur est capable de toutes les formes : il est pré pour gazelles, couvent pour ermites, temple de païens, Caaba pour pèlerins, table de Thora, feuilles de Coran… » — un poème qu'Abdelwahab Meddeb a replacé au centre de l'héritage spirituel européen dans L'Islam au croisement des cultures.
L'humour dans l'islam : Nasreddin et la tradition du fou sage
BloomingYou — Vous consacrez un chapitre entier à la place du « fou sage » dans l'islam, comme Nasreddin. Je vous cite : ces personnages « ont pratiqué la satire et le second degré au service de la sagesse pour tenter de corriger les vices et les travers du pouvoir politique et de la société. » Qu'en est-il de l'humour dans l'islam ? Peut-on rire de tout ?
KB — Je prépare actuellement une thèse à l'École Pratique des Hautes Études. Une collègue prépare la sienne sur l'humour de Dieu dans la tradition musulmane. Quand on parle de l'islam orthodoxe, on a l'impression qu'il faut toujours être triste, sévère, en colère. Or, quand on retourne aux textes, on y trouve des passages où Dieu et le Prophète rient.
Le sourire, le rire, la légèreté font partie de notre humanité. Ils nous sont essentiels dans nos vies, parfois difficiles et dures.
À ce propos, nous vous invitons vivement à lire les contes de Nasreddin. C'est l'un des personnages les plus aimés de la littérature orale arabo-musulmane. Ses histoires courtes, pleines d'une sagesse oblique, font rire autant qu'elles font réfléchir.
Pourquoi lire Kahina Bahloul aujourd'hui ?
BloomingYou — Pourquoi avoir écrit ce livre maintenant ?
KB — Il y a un grand besoin de parler de l'islam autrement que ce que l'on entend dans les médias et les polémiques. Je souhaite aussi éveiller les jeunes musulmans à l'incroyable richesse et profondeur spirituelle de leur tradition. Cette richesse reste complètement méconnue, car elle a été dévoyée et récupérée par des mouvements intégristes et fondamentalistes.
Une voix féminine, encore nouvelle
BloomingYou — Savez-vous comment votre livre a été reçu par les instances religieuses qui représentent l'islam en France ?
KB — Je ne sais pas trop pour l'instant. Mais je vous donnerai rendez-vous. Ce livre a le mérite d'exister. Il est porté par une voix féminine de l'islam, ce qui est assez nouveau.
Pour aller plus loin avec Kahina Bahloul
Mon islam, ma liberté n'est pas un livre militant au sens étroit. C'est un livre de théologienne, nourri d'une recherche universitaire rigoureuse. Kahina Bahloul refuse la double impasse contemporaine. Celle qui oppose un « bon islam » laïcisé à un « mauvais islam » traditionnel. Ou celle qui essentialise une religion de plus d'un milliard et demi de fidèles en la réduisant à ses expressions les plus régressives.
Kahina Bahloul appartient à cette lignée d'intellectuels qui redonnent sa profondeur théologique à l'islam contemporain. Elle rejoint ainsi des voix comme celles de Rachid Benzine, Ghaleb Bencheikh ou Asma Lamrabet. Toutes et tous retournent patiemment aux textes et à l'histoire longue de leur interprétation. Cette entreprise n'est pas un luxe intellectuel. Elle est une nécessité.
Lire Kahina Bahloul, c'est faire un pas de côté
Lire Kahina Bahloul, c'est cesser, le temps d'un livre, de regarder l'islam à travers le viseur de la peur. C'est le regarder à travers ses textes, ses mystiques, ses humoristes, ses femmes. C'est retrouver une part de notre culture commune — celle que les siècles ont tissée, et que les époques simplificatrices cherchent périodiquement à démailler.
Kahina Bahloul, Mon islam, ma liberté, Paris, Éditions Albin Michel, 2021.