Pervers narcissique : personnalité toxique et emprise
Publié le 26/02/2026
Podcast santé
Pervers narcissique : personnalité toxique et emprise
47 minutes min d'écoute
« Les psychopathes qui étaient dans les prisons, les hôpitaux psychiatriques et des gangs marginaux se répandent dans tous les quartiers, assiègent les banlieues, hantent les réseaux sociaux et font la une des médias. »
Cette phrase n’est pas tirée d’un roman. Elle ouvre le dernier livre du psychiatre Jean Cottraux, Se libérer de l’emprise et des personnalités toxiques (Odile Jacob, 2024). Auteur de plus de deux cents publications scientifiques et d’une vingtaine d’ouvrages, Jean Cottraux est l’une des figures les plus rigoureuses de la psychiatrie française et des thérapies cognitivo-comportementales. Nous l’avons reçu sur BloomingYou pour décrypter un phénomène que beaucoup vivent sans pouvoir le nommer : l’emprise.
Comment des personnes intelligentes, lucides, se retrouvent-elles piégées par un pervers narcissique ou dans des relations toxiques ? Qu’est-ce que ce terme recouvre vraiment au sens clinique ? Et pourquoi les mêmes mécanismes qui écrasent une victime dans une relation à deux se reproduisent-ils à l’échelle des dictatures populistes ?
Voici ce que la psychiatrie nous apprend vraiment — sans raccourci, sans sensationnalisme.
Qu’est-ce qu’une personnalité toxique ? La définition clinique
La personnalité normale comme point de départ : le modèle OCEAN
Avant de parler de personnalité toxique, Jean Cottraux commence là où tout le monde se situe : la normalité. Le mot « personnalité » vient du latin persona — le masque du théâtre gréco-latin, représentant un caractère immédiatement reconnaissable. La psychologie moderne l’a structurée autour de cinq grands facteurs, regroupés sous l’acronyme OCEAN :
Ouverture à l’expérience
Conscienciosité
Extraversion
Agréabilité
Névrosisme (instabilité émotionnelle)
Ces cinq dimensions ne sont pas des cases. Ce sont des spectres sur lesquels chaque être humain se situe différemment. C’est dans les extrêmes que surgissent les troubles.
Les dix troubles de la personnalité selon le DSM-5
Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) identifie dix troubles de la personnalité. Parmi eux, certains sont particulièrement toxiques dans les relations : la personnalité narcissique, la personnalité antisociale, la personnalité borderline, et la personnalité obsessionnelle-compulsive. Jean Cottraux précise :
« La personnalité borderline se montrait tantôt comme une victime, tantôt comme quelqu’un qui abuse des autres. La personnalité obsessionnelle-compulsive est une personnalité perfectionniste pour soi, mais aussi pour les autres — et dans les relations de travail, ça peut être un problème. »
Jean Cottraux, Se libérer de l’emprise et des personnalités toxiques, Odile Jacob, 2024
Ce qui distingue un trouble de la personnalité d’un simple trait de caractère difficile, c’est la rigidité, la durée, et la souffrance qu’il génère — chez soi ou chez les autres.
La part génétique et la part environnementale
La personnalité n’est ni entièrement héritée ni entièrement construite. Jean Cottraux situe la part génétique et la part environnementale à environ 50/50. L’éducation, les événements de vie, les traumatismes précoces façonnent la manière dont nous percevons le monde et réagissons aux autres. Mais il observe une évolution inquiétante :
« Actuellement, on voit le fond éducatif en train de se défaire. Et on voit apparaître finalement le socle génétique, brutal, prédateur, beaucoup plus qu’auparavant. »
Jean Cottraux
Pervers narcissique : ce que dit vraiment la psychiatrie
Pervers narcissique ou narcissique malveillant : quelle différence ?
Le terme « pervers narcissique » est entré dans le langage courant, souvent utilisé à tort et à travers. La terminologie clinique actuelle parle plutôt de narcissique malveillant. Jean Cottraux établit une distinction fondamentale :
« Le narcissique à haut fonctionnement entraîne les autres, fait des choses extraordinaires. Son seul problème, c'est de se maintenir et d'avoir des admirateurs. Le jour où il n'y en a plus, il va très, très mal et il vient en thérapie. Mais il ne pose pas de problème. C'est le narcissique malveillant qui crée des difficultés profondes. »
Jean Cottraux
Le narcissique malveillant ne cherche pas à être aimé. Il cherche à soumettre. Il impose sa volonté avec froideur, selon un dessein construit et caché — ce que Jean Cottraux relie directement au concept de tétrade noire.
La tétrade noire : le profil extrême du pervers narcissique
La recherche en psychologie a mis en évidence un concept récent et profondément inquiétant : la tétrade noire (dark tetrad). Il s'agit d'une combinaison de quatre traits qui, ensemble, forment le profil des prédateurs les plus dangereux.
Trait
Définition
Narcissisme
Sentiment de supériorité, absence d'empathie, besoin permanent d'admiration
Machiavélisme
Connaissance froide des hommes pour agir sur eux, desseins secrets, manipulation stratégique
Psychopathie
Transgression des règles et des lois sans remords, absence totale de culpabilité
Sadisme
Plaisir tiré de la souffrance des autres — en allemand : schadenfreude, la « joie mauvaise »
Source : Jean Cottraux, Se libérer de l'emprise et des personnalités toxiques, Odile Jacob, 2024
« Ces quatre traits forment une combinaison particulièrement toxique. On retrouve ce type de personnalité dans les dictatures populistes, dans les structures de pouvoir des entreprises, et parmi les trolls d'internet. »
Jean Cottraux
Comment reconnaître un pervers narcissique dans une relation ?
Le processus est graduel, presque imperceptible. Jean Cottraux décrit une progression en trois temps :
1. La séduction. L'autre est brillant, attentionné, fascinant. On se sent unique à ses yeux. Cette phase peut durer des mois.
2. Le contrôle. Insidieux, répété, progressif. Jean Cottraux est précis :
« Le contrôle contraignant répété peut être insidieux — ça arrive tout doucement. Progressivement, la personne se sent emmurée. »
Jean Cottraux
3. La dévalorisation. Les critiques s'accumulent, le dénigrement s'installe, le sentiment d'infériorité envahit tout.
Et Jean Cottraux donne le signal clinique le plus fiable — celui que toutes les victimes décrivent :
« Le premier signe de l'emprise, c'est : j'étouffe. C'est très physique. Étouffer dans une relation. Ce que racontent toutes les personnes qui ont subi une emprise : à un moment, elles étouffent, elles sont anxieuses, elles se demandent qui elles sont, où elles sont, avec qui elles sont. »
Jean Cottraux
L'emprise affective : pourquoi les personnes intelligentes tombent dans le piège
Ce qui se passe dans le cerveau de la victime
L'une des questions les plus douloureuses pour les victimes d'une relation toxique est celle-ci : pourquoi ne suis-je pas partie ? Pourquoi n'ai-je pas vu ? La réponse est neurologique autant que psychologique.
« C'est le système un qui prend le dessus par rapport au système deux, qui est le système logique. L'amygdale cérébrale et les régions hippocampiques qui gèrent l'anxiété prennent le dessus sur les aires préfrontales — les aires du jugement, de la décision. Les gens prennent de mauvaises décisions parce qu'ils sont dans un état émotionnel qui va faire que l'abuseur se trouve très tranquille dans un système où il va toujours gagner. »
Jean Cottraux
La peur chronique, l'anxiété permanente, l'état de vigilance constant inhibent littéralement la capacité de raisonnement. Ce n'est pas une faiblesse de caractère. C'est une réponse biologique au stress prolongé.
Le mécanisme de retraumatisation
Jean Cottraux soulève un phénomène plus subtil encore, décrit dès le XIXe siècle par le neurologue Pierre Janet : la retraumatisation. Les personnes qui tombent sous l'emprise ont souvent vécu des traumatismes précoces — abus, défaite sociale familiale brutale, passage soudain de la richesse à la précarité.
« Une personne qui va tomber sous le joug est souvent quelqu'un de dépressif, d'anxieux, qui a eu des antécédents de traumatisation précoces. Elle se remet dans une situation où elle revivra les abus à travers un autre abuseur à l'âge adulte. »
Jean Cottraux
Ce schéma d'assujettissement — au sens de la thérapie des schémas — se constitue à un moment précis de l'enfance : celui où la personne a appris qu'il valait mieux se soumettre que s'affirmer.
La croyance en un monde juste : l'un des cinq mécanismes de l'emprise
Jean Cottraux identifie cinq mécanismes qui maintiennent les victimes sous emprise. L'un d'entre eux est particulièrement frappant : la croyance en un monde juste.
« Croire que tout se passe bien et que tout le monde est bienveillant, c'est un peu le bisounours. Et ça, c'est l'incapacité à discriminer ce qui est bien de ce qui est mal. Croire que le monde est toujours juste et stable, c'est une croyance acquise, mais qui n'est pas forcément opérationnelle dans la vie de tous les jours. »
Jean Cottraux
Cette croyance, aussi profondément humaine soit-elle, aveugle face aux signaux d'alerte. Elle pousse à excuser, à attendre que l'autre change, à penser que la souffrance est méritée ou provisoire.
Relation toxique et personnalité borderline : quelles différences ?
La personnalité borderline : victime et abuseur à la fois
La personnalité borderline est l'un des troubles de la personnalité les plus fréquemment recherchés et les plus mal compris. Jean Cottraux rappelle qu'elle se situe dans une ambivalence douloureuse : la personne peut être victime dans certaines relations et contribuer à des dynamiques toxiques dans d'autres. Cette instabilité identitaire est souvent liée à des abus infantiles.
Elle ne fait pas d'elle un prédateur au sens de la tétrade noire. Mais elle peut générer des relations toxiques dans les deux sens, et elle nécessite une prise en charge spécialisée — notamment par les thérapies comportementales dialectiques (TCD), développées spécifiquement pour ce trouble.
Comment distinguer une relation difficile d'une véritable emprise ?
Toutes les relations traversent des crises. Pas toutes n'impliquent une emprise. Jean Cottraux est précis sur ce point : c'est le contrôle contraignant, répété et progressif qui fait la différence. Un conflit, même intense, n'est pas une emprise si les deux parties conservent leur liberté de parole, d'action, d'identité.
L'emprise se reconnaît à l'effacement progressif de soi. Les victimes décrivent un sentiment de ne plus savoir qui elles sont, ce qu'elles pensent, ce qu'elles veulent. Leur cerveau a été conditionné à valider la vision du monde de l'autre.
« Les premiers signaux d'alerte de l'emprise, c'est qu'on est en train d'étouffer et qu'on a l'impression d'être complètement dévalorisé. Les personnes ont du mal à s'en sortir parce qu'elles sont stressées, anxieuses. La sidération, le fait que les gens sont anxieux, ça dissocie le raisonnement logique du reste et la résolution de problèmes ne se fait pas correctement. »
Jean Cottraux
Comment sortir d'une relation toxique : ce que dit la thérapie cognitive
Quand consulter ? Le signe qui ne trompe pas
Jean Cottraux est clair sur ce point : la demande de consultation est elle-même un signal. Ce n'est pas anodin d'appeler un thérapeute. C'est la conscience, encore floue, que quelque chose ne tourne pas rond.
« Quand les gens ont une consultation, c'est qu'ils se rendent compte qu'il se passe quelque chose et qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Dans la subjugation qu'ils ressentent, il y a quelque chose qui mérite examen avec un professionnel. »
Jean Cottraux
En pratique, il décrit une évaluation sur deux à trois séances pour objectiver la situation, identifier les schémas en jeu, et définir un chemin thérapeutique.
La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) : comment ça fonctionne
La TCC est l'approche privilégiée par Jean Cottraux. Elle ne cherche pas à explorer indéfiniment le passé, mais à résoudre des problèmes cliniques concrets. L'une de ses techniques clés dans les cas d'emprise est l'historique du schéma : remonter au moment où le schéma d'assujettissement s'est constitué, comprendre pourquoi il a été utile à un moment donné, apprendre à le désactiver.
Les méta-analyses internationales placent la TCC parmi les approches les plus efficaces pour les troubles liés aux traumatismes et aux relations toxiques. Pour trouver un thérapeute formé, l'Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive (AFTCC) propose un annuaire en ligne.
Se reconstruire après une relation toxique : les étapes
Jean Cottraux décrit ce que la reconstruction exige concrètement :
« De ne pas se couper des autres, de trouver des amis, des parents, des thérapeutes ou la loi qui leur permettent de voir autrement que ce qu'ils voient actuellement, d'élargir leur vision. Parce que ce qui se passe dans l'emprise, c'est un rétrécissement de la vision qui obère la capacité de choix. »
Jean Cottraux
La reconstruction commence par la reconnaissance : nommer ce qui s'est passé, sortir de la honte, comprendre que le problème n'était pas soi. Elle passe ensuite par la reconnexion à ses propres perceptions — apprendre à nouveau à faire confiance à son propre jugement, que l'emprise a systématiquement miné. Et elle prend du temps.
Au-delà de l'individu : manipulation de masse et dictatures populistes
Jean Cottraux va plus loin que la relation à deux. Dans son livre, il démontre que les mécanismes de l'emprise individuelle se reproduisent à l'échelle collective dans les dictatures populistes. La tétrade noire se retrouve chez les leaders qui prennent le pouvoir par le chaos.
« Ce qui provoque toujours l'émergence des dictatures populistes, c'est un chaos du monde. Les gens se rendent compte de la limitation des ressources. Et les leaders de la tétrade noire leur disent : je suis le seul à pouvoir résoudre ça. »
Jean Cottraux
Les mécanismes sont identiques à ceux de l'emprise individuelle : séduction d'abord, promesse d'un monde meilleur, puis contrôle, dévalorisation des opposants, assujettissement progressif. Ce qui change, c'est l'échelle. Le cerveau humain, lui, reste identique — et tout aussi vulnérable.
Ce qu'il faut retenir
L'emprise n'est pas une faiblesse. C'est une réponse humaine, neurologique et psychologique, à une manipulation construite et répétée. Le pervers narcissique — ou narcissique malveillant selon la terminologie clinique — ne se révèle qu'une fois que le piège est refermé.
Trois signaux à ne jamais ignorer : le sentiment d'étouffer dans une relation, la perte progressive de sa propre identité, l'incapacité à prendre des décisions sans l'aval de l'autre.
Et si ces mots résonnent : consulter. Pas parce que l'on est fragile. Parce que l'on mérite un espace pour reconstruire son propre jugement — et retrouver la capacité de choisir.
« Oui, la capacité de choix — parce que les gens qui sont sous emprise n'ont plus le choix. Ils sont sous la contrainte des autres. »
Jean Cottraux