Patrick Clervoy est médecin psychiatre, professeur agrégé du Val-de-Grâce, spécialiste du traumatisme psychique. Quarante ans sur des théâtres d’opérations — Centrafrique, Bosnie-Herzégovine, Afghanistan, Mali — puis dans les cabinets où reviennent les vétérans d’Indochine, d’Algérie, du Liban, du Rwanda.
Psychiatrie militaire : des questions qui nous concernent tous
La psychiatrie militaire n'est pas une spécialité abstraite réservée aux armées. Elle pose des questions universelles : comment un être humain traverse le chaos ? Où se situe la frontière entre héroïsme et barbarie ? Pourquoi des gens ordinaires peuvent-ils basculer ? Et que se passe-t-il, vraiment, quand on rentre ?
Patrick Clervoy y répond depuis une position rare : il a été à la fois dans le feu et dans les cabinets. Il a soigné des corps et des esprits.
Pourquoi s'engage-t-on ? Ce qu'on ne dit pas avant de partir
Les motivations qui poussent un homme à s'engager dans l'armée sont multiples — le patriotisme, le désir de servir, la soif d'aventure, l'envie de se mettre à l'épreuve. Mais Patrick Clervoy insiste sur ce que ces motivations ne préparent pas : la réalité du terrain.
Les soldats français engagés en Afghanistan y allaient pour éviter qu'un nouveau 13 novembre 2015 ne se produise. Pour que les femmes afghanes puissent aller à l'école. Quinze ans plus tard, l'Afghanistan est retombé aux mains des talibans.
"Beaucoup de militaires, quand ils s'engagent, leur idéal c'est que grâce à eux, ça s'arrête. Et dans la transformation de l'homme en guerre, il y a cette amère désillusion. Ça s'arrête pas et ça revient."
La France a perdu 90 hommes en Afghanistan. Au moins un millier de blessés physiques et psychiques. Et cette non-reconnaissance de l'effort — quand un président américain déclare que personne n'a aidé l'Amérique là-bas — s'ajoute au poids que le vétéran porte déjà.
Le trauma de guerre : ce que la psychiatrie militaire observe sous le feu
La psychiatrie militaire a formalisé une réalité que les soldats connaissent sans pouvoir la nommer : sous le feu, on ne dispose plus que de 30 % de ses capacités cognitives. On traverse la guerre comme on traverserait un brouillard — fait de chaos, d'absurdité et d'horreur.
C'est bien longtemps après en être sorti qu'on essaie de comprendre ce qu'on a vécu. Et surtout : ce qu'on a fait.
Les soldats développent des stratégies d'autoprotection psychologique, dont la superstition que Patrick Clervoy a observée sur tous les terrains — pas par faiblesse, mais par nécessité de survie mentale.
Pour aller plus loin sur ce sujet, l'INSERM publie régulièrement des données sur le stress post-traumatique et son impact sur la santé à long terme.
"Personne n'aime tuer" : ce que la psychiatrie militaire révèle sur le combat
L'un des enseignements les plus contre-intuitifs de L'homme en guerre : la grande majorité des soldats répugne à tuer. Pas une minorité. La majorité. Ceux qui ont eu à le faire le vivent comme un malheur. Les confidences sur ce sujet arrivent toujours des décennies après — vingt ans, trente ans parfois.
Les militaires ont développé un vocabulaire entier pour ne pas dire le mot "tuer" : neutraliser, délivrer les feux, frappe chirurgicale. Patrick Clervoy s'élève contre cette dernière expression avec une précision clinique :
"Il n'y a pas d'attaque chirurgicale. Il n'y en a pas. Quand vous lisez que tel chef du Hezbollah a été abattu, il était chez lui. Donc c'est des épouses, c'est des enfants."
Abou Ghraib : la psychiatrie militaire face au décrochage du sens moral
Le chapitre le plus difficile du livre porte sur les tortures d'Abou Ghraib en 2003. Des soldats américains ordinaires — des réservistes, des pères de famille — ont torturé et humilié des prisonniers irakiens dans une prison de Bagdad.
Patrick Clervoy s'appuie sur les travaux de Stanley Milgram sur l'obéissance à l'autorité et de Philip Zimbardo pour démontrer une vérité dérangeante : ces hommes n'ont pas basculé malgré le système. Ils ont basculé à cause du système.
La psychiatrie militaire française a formalisé ce phénomène sous le nom de décrochage du sens moral :
"Comme un avion qui vole, s'il a une vitesse trop lente, il décroche. Le décrochage du sens moral, c'est une situation dans laquelle les valeurs éthiques qui vous portent, vos interdits, vos obligations, tout d'un coup ça devient tellement flou qu'elles ne vous portent plus. C'est terrible et il faut le savoir."
Sur un contingent de cent hommes, 90 à 95 peuvent basculer en situation extrême. Ce n'est pas une question de morale individuelle. C'est un effet de système, de commandement absent, de meute.
L'expérience de Solomon Asch sur le conformisme l'illustre : dans 70 % des cas, un individu donnera une réponse fausse si les autres avant lui l'ont donnée. En temps de guerre, ce conformisme peut entraîner des gens vers des comportements criminels.
La prévention repose sur deux piliers : la qualité du commandement et l'éducation à l'autovigilance.
Suicides de vétérans : la deuxième guerre que la psychiatrie militaire tente de nommer
Les chiffres que pose Patrick Clervoy dans son livre sont accablants — et presque jamais cités dans le débat public.
Aux Malouines : 214 morts au combat. 260 suicides parmi les vétérans dans les décennies suivantes.
Aux États-Unis : 6 000 suicides de vétérans par an entre 2008 et 2016, soit près de 20 par jour. Plus de soldats américains sont morts par suicide que sur les théâtres cumulés d'Irak et d'Afghanistan.
Pourquoi cette réalité reste-t-elle invisible ? Parce qu'elle est aussi douloureuse à regarder que la guerre elle-même.
La psychiatrie militaire distingue les suicides directs et les comportements para-suicidaires : conduites à risque, accidents, isolement progressif. Lawrence d'Arabie — colonel, héros mondial — a passé les douze dernières années de sa vie comme simple soldat anonyme dans une caserne, avant de mourir à 46 ans d'un "accident" de moto.
Un patient de Patrick Clervoy décrit ainsi ce qu'il porte :
"En rentrant, c'est là que commence la deuxième guerre, celle dont personne ne parle ni ne témoigne. Invisible, sans uniforme et sans ennemi désigné. L'ennemi, c'est soi-même, ou plutôt ce que l'on porte en nous sans savoir le nommer. Les civils autour de nous vivent, rient et se plaignent de choses qui peuvent paraître dérisoires. Nous, on sourit, on hoche la tête, on fait semblant d'être là, mais une partie de nous est restée là-bas."
Ce qu'il reste : fidélité, colère et espoir lucide
Patrick Clervoy n'est pas en paix. Il a une immense colère quand il voit Gaza rasée, l'Iran bombardé, le processus de paix plus lointain qu'il y a quatre ans.
Mais ce qui lui reste après quarante ans, ce qui lui donne l'énergie de continuer, c'est la fidélité. Celle des vétérans qui traversent la France pour lui apporter une lettre. Celle des soldats qui lui envoient encore des cartes de vœux des années après.
Il cite Max Gallo : "La seule leçon de l'histoire, c'est la surprise." Quand il a vu Rabin serrer la main d'Arafat, il a vécu une grande joie. Il ne se fait pas d'illusions à court terme — mais il croit aux heureuses surprises.
L'homme en guerre se clôt sur François Villon : Frères humains qui après nous vivez, n'ayez les cœurs contre nous endurcis.
Une prière. Pas une espérance. La nuance est tout.
Au programme de cet épisode
- 00:00 — Introduction : la guerre au temps du bien-être
- 03:35 — Comprendre ce que la guerre fait aux familles
- 04:47 — La frontière invisible entre l'aventure et la rupture
- 07:59 — Ce qu'on ne dit pas aux soldats avant de partir
- 09:29 — "On s'autoprotège" : la peur invisible sous le feu
- 15:20 — La majorité des soldats répugne à tuer
- 16:07 — Le langage militaire / "frappe chirurgicale"
- 19:52 — Abou Ghraib : comment des gens ordinaires basculent
- 27:04 — Le décrochage du sens moral
- 30:03 — L'expérience de Solomon Asch et le conformisme
- 34:57 — Le gendarme d'Ouvéa : l'abandon institutionnel
- 38:38 — Les chiffres des suicides de vétérans
- 42:35 — Lawrence d'Arabie et le comportement para-suicidaire
- 43:58 — La deuxième guerre : le texte d'un patient
- 46:26 — Maurice Blanchot — L'instant de ma mort
- 48:45 — Paul Aussaresses : le "sale boulot" et le silence
- 52:18 — Ce qu'il reste : fidélité et dette
- 54:42 — "Êtes-vous en paix ?" — colère, Gaza et espoir lucide
À propos de Patrick Clervoy
Patrick Clervoy est médecin psychiatre et professeur agrégé du Val-de-Grâce, l'École militaire de médecine de Paris. Ancien titulaire de la chaire de psychiatrie et de psychologie médicale appliquées aux armées, il a exercé en Centrafrique, Bosnie-Herzégovine, Afghanistan et Mali.
Il est l'auteur de plusieurs ouvrages chez Odile Jacob, dont Frères d'armes (2024) et L'homme en guerre (2026).
📚 Livre : L'homme en guerre. Psychologie d'une transformation, Odile Jacob, 2026
Ressources citées dans l'épisode
Ouvrages
- L'homme en guerre, Patrick Clervoy, Odile Jacob, 2026
- Frères d'armes, Patrick Clervoy, Odile Jacob, 2024
- L'Effet Lucifer, Philip Zimbardo
- Services spéciaux, Paul Aussaresses
- L'instant de ma mort, Maurice Blanchot
Références scientifiques
Pour aller plus loin sur BloomingYou
Concepts clés
Psychiatrie militaire | Trauma de guerre | PTSD militaire | Stress post-traumatique | Vétérans | Suicide de vétérans | Décrochage du sens moral | Comportements para-suicidaires | Abou Ghraib | Effet de meute | Conformisme | Psychologie du combat | Blessure psychique | Patrick Clervoy | L'homme en guerre | Val-de-Grâce | Santé mentale militaire | Afghanistan | Opérations extérieures
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