Quand l’État manipule à son tour — La démocratie française à l’épreuve de ses propres dispositifs
La manipulation se porte bien sous nos latitudes
Il est commode de penser que la manipulation appartient aux autres. Aux régimes ouvertement autoritaires, aux dictatures lointaines, aux puissances étrangères qui interfèrent dans nos affaires. Cette pensée est fausse, et dangereusement confortable.
La manipulation prospère précisément là où elle prétend n’être pas. Elle s’habille de protection, de bien commun, de défense de la démocratie. Elle parle au nom des valeurs qu’elle enterre. C’est sa méthode : celui qui manipule ne se présente jamais comme manipulateur. Il se présente comme celui qui démasque les manipulateurs.
Ariane Bilheran, normalienne (ENS-Ulm), philosophe, psychologue clinicienne et docteur en psychopathologie, a consacré un ouvrage théorique à ces mécanismes[^1]. Publié initialement en 2013 et réédité en 2025, La manipulation : entre pouvoir et perversion décrit les ressorts psychologiques généraux de l’emprise. Ce livre n’analyse pas la France contemporaine – il lui est antérieur. Mais son cadre conceptuel offre un outil d’analyse. C’est moi qui, dans cet article, l’applique à notre situation présente.
Depuis plusieurs années, la France répète un récit rassurant : nous lutterions contre la désinformation, nous protégerions la démocratie, nous défendrions la liberté de la presse. Ces mots sont prononcés au moment précis où les libertés qu’ils désignent se rétrécissent. Coïncidence ? Symptôme ? Les faits documentés suggèrent la seconde hypothèse.
Le 25 septembre 2025, un rapport de l’Observatoire pour la protection des défenseur·e·s (FIDH/OMCT) et de la Ligue des droits de l’Homme porte un titre qui devrait inquiéter : “France : démocratie en décrochage“[^2]. Pas “France : démocratie menacée”. Décrochage. Le mouvement est amorcé.
Accepter cette hypothèse, c’est accepter de voir ce que le discours officiel masque : l’État démocratique peut lui aussi glisser vers des formes d’emprise.
La manipulation ne crie jamais son nom
Définir la manipulation n’est pas simple. Elle opère justement en dessous du seuil de visibilité. Bilheran la décrit ainsi : “un mode d’influence sur autrui qui vise à atteindre de manière cachée un objectif, souvent peu avouable”[^3]. Le point clé est le mot “cachée”. La manipulation ne s’annonce pas. Elle se dissimule sous des intentions louables.
Trois mécanismes la caractérisent :
L’injonction paradoxale : “Soyez libres, à condition de penser comme nous.” Les deux termes s’annulent mutuellement, mais le sujet manipulé ne peut identifier la contradiction sans se voir taxer de mauvaise foi.
La dissimulation bureaucratique : la contrainte n’est plus frontale, elle emprunte les chemins tortueux des procédures, des sanctions administratives, des “mesures proportionnées et nécessaires”. Le vocabulaire juridique masque l’exercice du pouvoir.
L’emprise institutionnelle : le pouvoir n’a plus besoin de censurer directement. Il construit les conditions dans lesquelles certaines paroles deviennent impossibles à tenir. Pas interdites. Impossibles.
Ces mécanismes ne sont pas des curiosités théoriques. Ils s’observent, se documentent, se mesurent.
2018 : La loi qui protège en étouffant
Le 22 décembre 2018, la France promulgue une loi au nom irréprochable : loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information[^4]. Qui peut s’opposer à la lutte contre la manipulation ? Personne. C’est précisément le problème.
Ce que dit la loi
En période électorale (trois mois avant un scrutin), un juge des référés peut ordonner en 48 heures la cessation de diffusion de “fausses informations” en ligne susceptibles “d’altérer la sincérité du scrutin”[^5].
Les plateformes numériques doivent désigner un représentant légal en France, rendre publics leurs algorithmes, mettre en place des dispositifs de signalement.
Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (aujourd’hui Arcom) peut suspendre des chaînes de télévision contrôlées par un État étranger.
L’objectif affiché est clair : protéger les élections des ingérences, garantir un débat démocratique sain. Qui pourrait contester cela ?
Ce que fait la loi
Le Conseil constitutionnel a validé le texte, mais sous réserves strictes[^5]. Il a précisé : le juge ne peut agir que si le caractère mensonger est “manifeste” et le risque pour le scrutin “manifeste”. Deux fois le mot “manifeste”. C’est dire si la notion de “fausse information” est glissante.
Qu’est-ce qu’une information manifestement fausse ? Une affirmation factuelle erronée ? Une interprétation contestable ? Une opinion déguisée en fait ? Le texte ne le dit pas clairement. Il ne peut pas le dire. Toute tentative de définition précise achopperait sur la complexité du langage politique, où fait et interprétation s’entremêlent constamment.
Le juge dispose de 48 heures. Un délai très court pour distinguer le vrai du faux, l’intentionnel de l’erreur, le mensonge de la controverse légitime. Les débats contradictoires approfondis deviennent matériellement difficiles.
Le mécanisme créé est donc le suivant : en période électorale, sur critères flous, avec procédure accélérée, une autorité judiciaire peut faire cesser une diffusion d’information. La loi protège le débat démocratique en créant un outil qui peut le restreindre. L’injonction paradoxale à l’état pur.
Clarification importante : la loi n’a pas créé une censure généralisée. Elle n’a été que rarement appliquée. Mais elle existe. Et une loi qui existe peut être utilisée. C’est sa nature même.
Le rétrécissement de l’espace civique, ou comment les libertés meurent discrètement
Les libertés ne disparaissent pas d’un coup. Elles s’érodent par petites mesures, chacune justifiable isolément. Mises bout à bout, elles créent un effet systémique. C’est précisément ce que documente le rapport de septembre 2025[^2].
Les faits sont têtus
Dissolutions administratives
En 2020, le gouvernement dissout le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Le Conseil d’État valide la décision. La Ligue des droits de l’Homme déclare : “Cet usage dévoyé du droit de dissolution […] crée un climat de peur et menace toute la société civile”[^6].
Le procédé est redoutablement efficace : plus besoin de prouver que l’association a commis un acte illégal. Il suffit que certains de ses membres aient tenu des propos jugés problématiques, même en dehors du cadre associatif. L’association devient responsable de ce que disent individuellement ses membres. Le périmètre de la responsabilité s’étend jusqu’à englober la pensée elle-même.
Restrictions préfectorales
Les interdictions préfectorales de manifester se multiplient. Les dispositifs policiers lors des mobilisations environnementales atteignent une ampleur inédite. Le rapport cite des niveaux de “militarisation des forces de l’ordre“[^7]. Les mots comptent : on ne parle plus de “maintien de l’ordre” mais de “militarisation”. Ce n’est pas la même chose.
Campagnes de dénigrement institutionnelles
En février 2024, la ministre déléguée Aurore Bergé demande que soient “passées au crible” toutes les associations féministes recevant des subventions gouvernementales[^8]. Le motif : leur prétendu silence sur certaines violences. Le mécanisme : la menace économique comme levier de contrôle idéologique.
Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, prend publiquement à partie la Ligue des droits de l’Homme. Le lendemain, la chaîne CNews titre : “Ligue des droits de l’Homme : comment l’association a dérivé de ses engagements initiaux”[^9]. La parole ministérielle devient instantanément ligne éditoriale. Il n’y a pas eu besoin de donner d’instruction. Le relais s’est fait naturellement.
Pressions juridiques sur les journalistes
Les procédures-bâillons se multiplient. La loi sur le secret des affaires (2018) limite les investigations sur les pratiques d’entreprises. L’investigation journalistique devient juridiquement et économiquement plus risquée.
L’analyse : l’emprise par accumulation
Aucun de ces dispositifs, pris isolément, ne constitue un basculement autoritaire. Chacun dispose d’une justification légitime : lutter contre le terrorisme, maintenir l’ordre public, protéger les secrets industriels, préserver l’argent public.
C’est leur accumulation qui crée l’emprise. L’association qui voit sa subvention menacée pratique l’autocensure. Le journaliste qui craint la procédure judiciaire renonce à l’enquête. Le militant qui risque l’interdiction préfectorale modère son discours. Personne n’est directement réprimé. Tout le monde se restreint de lui-même.
C’est ce que Bilheran décrit comme la dissimulation : le pouvoir ne s’exerce plus frontalement, il crée les conditions de son propre respect.
Le rapport de la FIDH/OMCT/LDH l’exprime ainsi : “La France aime rappeler son rôle historique dans la défense des droits humains […] Mais aujourd’hui, son propre modèle démocratique est mis à mal par des pratiques qui sortent des fondements de l’État de droit”[^10].
Ce n’est pas un slogan militant. C’est un constat documenté par trois organisations internationales de défense des droits humains.
Les “signaleurs de confiance”, ou l’art de déléguer la censure
Le règlement européen sur les services numériques (DSA, 2022) a instauré un mécanisme nouveau : les “signaleurs de confiance”[^11]. Le nom est bien choisi. Qui peut s’opposer à la confiance ?
Le fonctionnement
Des entités (associations, ONG) sont désignées par l’Arcom comme “signaleurs de confiance”. Lorsqu’elles signalent un contenu comme illicite sur une plateforme (Facebook, X, YouTube), celui-ci doit être “traité en priorité”[^12].
Exemples de signaleurs désignés en France : e-Enfance (protection de l’enfance), la Licra (lutte contre le racisme et l’antisémitisme), Point de Contact (contenus illicites)…
Ces organisations ont une expertise réelle. Leur travail est souvent légitime. Ce n’est pas leur bonne foi qui est en cause. C’est le mécanisme lui-même.
Le problème
Les plateformes, déjà peu enclines à prendre des risques juridiques, reçoivent un signal clair : certaines voix ont plus de poids que d'autres. Leur signalement déclenche une réaction prioritaire. Les autres signalements peuvent attendre.
Le système crée une
hiérarchie de la parole. Certaines alertes comptent plus que d'autres. Certaines définitions de l'illicite s'imposent plus vite. C'est efficace pour retirer rapidement des contenus manifestement problématiques (pédopornographie, appels directs à la violence). C'est plus discutable pour des contenus politiquement controversés.
Qui définit ce qui est "manifestement illicite" ? Les signaleurs de confiance, sur la base de leur expertise. Qui contrôle leur définition ? L'Arcom, qui peut retirer leur statut en cas d'abus. Qui contrôle l'Arcom ? L'autorité de régulation, elle-même nommée par le pouvoir politique.
La boucle n'est pas fermée hermétiquement - il existe des recours, des rapports annuels de transparence, des garde-fous. Mais la
structure même du dispositif pose une question : le pouvoir politique ne censure plus directement, il crée les conditions dans lesquelles certains contenus disparaissent plus vite que d'autres.
C'est précisément ce que Bilheran nomme une
"capture perverse institutionnelle" : le pouvoir ne réprime pas, il façonne l'environnement informationnel.
Nuance nécessaire : cette analyse est une
interprétation politique, pas un fait établi. Le DSA (ou
Digital Services Act) fait l'objet de débats légitimes. Certains y voient une protection nécessaire, d'autres un risque de dérive. Les deux positions méritent d'être entendues.
Les médias indépendants : comment on étouffe sans étouffer
Il existe une méthode simple pour faire taire quelqu'un sans le bâillonner : le priver de moyens. Pas de censure officielle, pas de répression visible. Juste l'asphyxie économique.
Les chiffres parlent
Le rapport LDH cite les travaux du Sénat et du Centre for Media Pluralism[^13] :
- 90% des médias français appartiennent à quelques milliardaires (selon Acrimed)
- La concentration de propriété atteint un "niveau de risque élevé" (Centre for Media Pluralism, juin 2024)
- Les effectifs des rédactions d'investigation ont fondu
À cela s'ajoutent :
- La dépendance croissante à la publicité
- Les procédures-bâillons contre les journalistes d'investigation
- La loi sur le secret des affaires (2018) qui limite l'enquête sur les pratiques d'entreprises
L'emprise par la dépendance
Un média indépendant qui enquête sur les agissements d'une grande entreprise s'expose à trois risques :
- Juridique : procédure pour diffamation ou violation du secret des affaires
- Économique : perte d'annonceurs, coûts de défense
- Professionnel : blacklistage, difficulté à accéder aux sources
Résultat : l'investigation devient plus rare. Non pas parce qu'elle est interdite, mais parce qu'elle est devenue trop coûteuse. La liberté de la presse existe en droit. Elle se restreint en fait.
C'est ce que Bilheran décrit comme
"l'emprise par la dépendance" : on ne fait pas taire par la force, on fait taire par l'absence de moyens.
La Ligue des droits de l'Homme le formule ainsi :
"La liberté de la presse n'est pas seulement juridique, elle est matérielle : sans moyens, sans visibilité, sans protection, l'information critique disparaît"[^14].
Ce que ces mécanismes révèlent
Pris séparément, chacun de ces dispositifs peut se justifier :
- Lutter contre la désinformation électorale ? Légitime.
- Dissoudre des associations liées au terrorisme ? Nécessaire.
- Traiter prioritairement les contenus illicites ? Raisonnable.
- Concentrer les médias pour des raisons économiques ? Inévitable dans le capitalisme contemporain.
Mis ensemble, ils créent un système où :
- La critique devient suspecte
- La contestation devient risquée
- L'investigation devient coûteuse
- La parole dissidente s'éteint d'elle-même
Ce n'est pas de la censure au sens classique. Il n'y a pas de bureau de la censure, pas d'index des livres interdits, pas de police de la pensée visible.
C'est quelque chose de plus subtil : la fabrication d'un environnement où certaines paroles deviennent impossibles à tenir. Pas interdites. Impossibles.
Le pouvoir n'a plus besoin de dire "taisez-vous". Il crée les conditions dans lesquelles se taire devient le choix rationnel.
La logique de la manipulation : quand le pouvoir perd sa légitimité
Le cadre théorique de Bilheran permet d'identifier une logique :
Quand le pouvoir perd sa légitimité symbolique - quand il ne parvient plus à convaincre -, il ne peut que
forcer le consentement. Trois méthodes s'offrent à lui :
La peur : discours permanent sur les menaces (terrorisme, désinformation, ingérence étrangère). La menace justifie la restriction. Le danger légitime le contrôle.
La disqualification morale : l'adversaire n'est plus un opposant légitime, c'est un danger. Pas un citoyen critique, un factieux. Pas un journaliste, un relais de désinformation. Et pas un militant, un extrémiste. Le vocabulaire glisse progressivement vers la pathologisation de la dissidence.
La contrainte indirecte : dispositifs administratifs, sanctions économiques, procédures juridiques. La répression n'est plus frontale, elle emprunte les chemins légaux. Elle devient invisible, donc incontestable.
Le rapport LDH et le cadre théorique de Bilheran convergent sur un point :
la démocratie ne meurt pas d'un coup. Elle s'érode par "petites mesures", chacune justifiable, l'ensemble étouffant.
Conclusion : Jusqu'où peut-on contrôler sans trahir ?
Appliquer le cadre de Bilheran à la France contemporaine oblige à une conclusion dérangeante :
la manipulation n'est pas l'apanage de l'ennemi extérieur.
Quand l'information est labellisée (signaleurs de confiance), quand la contestation est encadrée (restrictions préfectorales), quand la parole critique est assimilée à un danger (menaces contre les associations), alors quelque chose se rompt.
Pas spectaculairement. Discrètement.
Ce n'est pas encore un régime autoritaire. C'est un glissement. Une dérive. Ce que le rapport FIDH/OMCT/LDH nomme justement un "décrochage démocratique".
La question n'est donc plus : "La France est-elle encore une démocratie ?"
La question est :
"Jusqu'où une démocratie peut-elle aller dans le contrôle de la parole sans se renier elle-même ?"
Cette analyse ne prétend pas apporter une réponse définitive. Elle documente une question qui devrait nous inquiéter tous.
Les faits sont là. Vérifiables. Sourcés. À chacun d'en tirer ses conclusions.
Mais une chose est certaine :
quand la critique de la manipulation devient elle-même suspecte de manipulation, nous avons franchi une ligne dangereuse.
Sources :
[^1]: Bilheran, Ariane. La manipulation : entre pouvoir et perversion. 1ère édition : Armand Colin, 2013 ; Réédition revue et augmentée : Dunod, octobre 2025. ISBN 978-2-10-088491-9. Dunod.com
[^2]: Observatoire pour la protection des défenseur·e·s (FIDH/OMCT) & Ligue des droits de l'Homme. France : démocratie en décrochage – Entraves à l'exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester. 25 septembre 2025. ldh-france.org
[^3]: Bilheran, A. (2025), op. cit., résumé éditeur.
[^4]: Loi n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l'information. Légifrance
[^5]: Conseil constitutionnel, Décision n° 2018-773 DC du 20 décembre 2018. Conseil-constitutionnel.fr
[^6]: Citation de Nathalie Tehio, présidente de la LDH, rapport FIDH/OMCT/LDH (2025), op. cit.
[^7]: FIDH/OMCT/LDH (2025), op. cit., p. 18.
[^8]: Déclaration rapportée dans le rapport FIDH/OMCT/LDH (2025), op. cit., p. 24.
[^9]: Rapport FIDH/OMCT/LDH (2025), op. cit., p. 25.
[^10]: Citation d'Alice Mogwe, présidente de la FIDH, communiqué de presse du 25 septembre 2025.
[^11]: Règlement (UE) 2022/2065 du Parlement européen et du Conseil du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques (DSA), article 22.
[^12]: Liste officielle des signaleurs de confiance désignés par l'Arcom : arcom.fr
[^13]: Centre for Media Pluralism and Media Freedom, Instrument de surveillance du pluralisme des médias – Rapport France, juin 2024, pp. 23-26. Cité dans FIDH/OMCT/LDH (2025), op. cit.
[^14]: FIDH/OMCT/LDH (2025), op. cit., synthèse des conclusions.