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Pourquoi la méritocratie n’existe pas?

  • mis à jour le jeudi 9 mai 2019
  • 5 Min de Lecture

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La méritocratie remise en question

La méritocratie implique que chacun ait un statut qui soit déterminé par ses capacités et son travail. Une idée séduisante qui a su conquérir les sociétés occidentales où nous jaugeons l’intelligence et le mérite d’une personne en fonction de sa position sociale.

Kate Pickett, professeur d’épidémiologie et membre du personnel scientifique du National Institute for Health Research, et Richard Wilkinson, professeur émérite d’épidémiologie sociale à l’université de Notthingham, ont rassemblé les diverses études sur la méritocratie.

Leurs résultats sont similaires :

notre position sociale ne dépend pas de nos capacités initiales mais de notre milieu social d’origine.

Pour le dire autrement, nous ne sommes pas totalement sortis de l’Ancien Régime…

Dans les milieux favorisés, les parents accordent beaucoup d’importance à la réussite scolaire et étudiante de leurs enfants. Ce qui n’est pas forcément systématique dans les milieux moins favorisés.

On pourrait s’en étonner, car l’école pourrait au fond permettre à leurs enfants de mieux gagner leur vie qu’eux. Seulement, nous savons depuis le travail du sociologue Bourdieu sur la reproduction sociale à l’école que les choses ne sont pas si simples.

De l’inégalité des chances à l’école

L’école reproduit les classes sociales

Depuis Bourdieu en France, on ne compte plus les travaux menés en Occident pour mettre en évidence les dégâts cognitifs subis par les enfants qui vivent dans la pauvreté. Tous mènent à la même conclusion :

L’expérience de l’inégalité compromet la capacité des parents à créer un environnement nourrissant et stimulant pour leurs enfants, privant ces derniers de certains ingrédients essentiels à leur développement et à leur réussite scolaire. Les enfants nés de parents avec métiers libéraux ou intellectuels sont exposés à un vocabulaire beaucoup plus riche que les autres.

Les études pratiques pour illustrer la théorie ne manque pas. Une équipe de recherche aux Etats-Unis a utilisé des IRM cérébrales pour mesurer le volume de matière grise de tous jeunes enfants. « A 5 mois, les différences ne semblaient correspondre à aucune hiérarchie précise, mais à 4 ans il devenait clair que la matière grise était moins développée d’environ 10 % chez les enfants de familles pauvres, comparés à ceux des familles plus aisées. »

Si la méritocratie n’a pas vraiment lieu dans les pays comme les Etats-Unis ou la France où les inégalités de revenus sont fortes, qu’en est il dans les pays où les revenus sont plus égaux ?

Comparaison entre pays égaux et inégaux

Dans les classements des pays, l’OCDE en a un dévolu à la résilience scolaire. La résilience scolaire, c’est la capacité d’un enfant à réussir à l’école, ses études et le faire sortir de son milieu d’origine. Sans surprises, les enfants capables de davantage de résilience scolaire habitent dans des pays où règnent de moins grandes disparités économiques, comme le Canada, la Finlande et le Japon, qui obtiennent globalement de bons résultats avec leurs enfants qui réussissent bien à l’école, quel que soit leur statut socio-économique.

Si méritocratie il peut y avoir, c’est donc dans les pays où l’égalité sociale est présente. Quelles sont alors les raisons qui entravent la résilience scolaire des enfants dans les sociétés plus inégales ?

Comment l’inégalité sociale impacte les enfants ?

Les malheurs des grands n’épargnent pas les petits

La réponse est somme toute simple : l’inégalité sociale dégrade non seulement les rapports sociaux mais aussi les relations familiales. On le sait, là où règnent de fortes disparités de revenus, les parents sont plus nombreux à souffrir de problèmes mentaux tels que la dépression, l’anxiété, l’abus de drogue ou d’alcool. Ce qui compromet leur capacité à procurer un cadre de croissance et d’épanouissement optimal dont leurs enfants ont besoin pour s’épanouir.

D’ailleurs, les études mentionnées par Kate Pickett et Richard Wilkinson démontrent que c’est n’est pas le fait d’être parent isolé qui génère des dégâts, mais la pauvreté dans laquelle beaucoup de ces personnes vivent.

L’inégalité sociale accentue l’angoisse du statut chez les adultes, émousse l’empathie et la solidarité et renforce la tendance à l’auto-valorisation, c’est-à-dire à se prétendre meilleur que les autres.

Or les enfants sont des éponges, ils ressentent les ambiances de leurs familles, et sont nécessairement affectés par le malheur et les soucis de leurs parents. Ils prennent vite conscience qu’il y a des gens riches et des gens pauvres. Ils sont capables de se repérer entre eux par leurs vêtements, la voiture des parents, leur logement, où se situe leur famille dans la hiérarchie sociale.

Pourquoi l’école ne peut qu’échouer ?

Pour les professeurs en épidémiologie, l’origine de l’échec se trouve dans le système :

on demande aux écoles, aux programmes et à des professeurs surmenés de faire disparaître les disparités scolaires, alors qu’ils n’ont aucune prise sur le contexte social de pauvreté et d’inégalité qui les crée.

Les enseignants ne peuvent rien faire d’autre qu’en constater leurs conséquences, dont deux majeures : le harcèlement et racket scolaire et les abandons scolaires des enfants issus des classes inférieures.

Pickett et Wilkinson concluent ainsi :

L’inégalité, de même que la pauvreté, crée des cycles intergénérationnels qui reproduisent les handicaps et gâchent des masses prodigieuses de compétences, de talents et de potentiels humains.

Comment peut-on y remédier ? Selon les chercheurs, « ni la croissance économique, ni une redistribution de ses fruits privilégiant le système d’éducation publique ne semblent être la panacée pour régler le problème de l’échec scolaire. »

Ce qu’il faut, c’est renverser la table pour tout repartir à zéro. Comme l’ont fait les Finlandais.

Quelles solutions pour rétablir l’égalité des chances ?

L’exemple finlandais

Il y a 40 ans, la Finlande a révolutionné son système scolaire en abandonnant tout processus de sélection. Qu’importe votre carnet scolaire, tout le monde peut aller à Henri IV. Côté enseignants, leur formation a évolué qualitativement et leur statut professionnel a été revalorisé. Mais ce qui était révolutionnaire pour eux, c’est l’évolution de leurs conditions de travail.

En effet, les enseignants jouissent d’une très grande autonomie pour définir leurs méthodes et le contenu de leurs cours à l’intérieur du cadre fixé par le programme national. Les enfants démarrent leur scolarité plus tard que dans la majorité des autres pays, passent moins de tests standardisés, et ont plus de pauses pendant la journée.

Les progrès ont été fulgurants, conduisant la Finlande en tête du classement PISA (Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves) en 2000, 2003 et 2006 et 3e en 2009. C’est aussi elle qui détient le record d’Europe pour le nombre d’élèves en résilience scolaire.

A quand une révolution française ?

Cela fait des années que nous savons que l’école à la finlandaise est non seulement inspirante, mais aussi efficace. Ce qui peut que nous faire réfléchir en France. Quand viendra le jour où nos gouvernements seront lassés de réformes pour enfin faire une révolution dans l’Education Nationale ? Et dans l’ensemble de notre système d’ailleurs.

Car ce n’est qu’à la condition de plus d’égalité des chances de l’école aux entreprises que l’on pourra accorder, à nouveau, du crédit à l’existence de la méritocratie.

Source : Kate Pickett & Richard Wilkinson, “Pour vivre heureux vivons égaux », éditions LLL, 2019
écrit par

Amal

Éducation

Prospective & économie

Société

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