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le revenu universel : Une bonne idée ?

  • mercredi 30 mai 2018
  • 6 Min de Lecture

Le plaidoyer d’un philosophe et haut-fonctionnaire d’Etat

Nous vous avions déjà présenté le revenu universel, en abordant son histoire, son concept et les raisons qui l’ont fait surgir dans le débat public. Nous allons, aujourd’hui, aller plus loin au côté d’Abdennour Bidar, philosophe et haut fonctionnaire français qui a rédigé son dernier essai paru ce mois-ci  : « Libérons-nous ! ».

Se libérer de quoi exactement ? : « Aussi longtemps que notre revenu dépendra de notre travail, nous serons retenus en otages par ceux qui veulent bien nous donner du travail quand ça arrange leurs intérêts, et qui peuvent nous l’enlever du jour au lendemain selon la même logique. En plus clair encore, nous sommes les esclaves du capitalisme mondial, qui distribue le travail en fonction d’un seul objectif : le profit de la caste des possédants. » Les cartes sont posées. Et si Abdennour Bidar ne rechigne pas à utiliser le mot « esclave », c’est parce qu’il le pense justifié. L’esclavage ne s’accompagne pas obligatoirement de coups de fouet et de chaînes en fer, il est présent dès qu’il y a domination. Or, pour le philosophe, notre relation au travail est bel et bien celui d’un rapport de domination et de soumission. On se tait et baisse la tête au risque de tout perdre. Ce n’est pas du tout nouveau. Châteaubriand disait déjà que le salaire n’est que de l’esclavage prolongé. Au siècle suivant, Jean Jaurès constate à son tour que l’insuffisance des salaires est une forme d’esclavage.

Pour y mettre fin, Abdennour Bidar ne voit qu’une solution : instaurer le revenu universel, un outil qui nous permettra enfin de passer d’une cité d’esclaves du travail et de la consommation à une cité de philosophes. Mais avant de dévoiler le projet d’A. Bidar, revenons avec lui sur les deux principaux arguments qui sont contre le revenu universel.

Le revenu universel et les questions qui fâchent

  • Une société d’assistés ?

Nous l’avions déjà évoqué à l’occasion de notre premier article sur le sujet, non, le revenu universel ne fabriquera pas d’éternels assistés sociaux. Les exemples et expériences autour du revenu universel l’ont suffisamment prouvé. Si des personnes quittent effectivement leur travail, elles ne le font pas pour aller passer leurs journées à dormir dans leur canapé. Elles vont se tourner vers une activité qui est leur vocation, ou reprendre leurs études. Disons-le clairement : l’instauration du revenu de base repose sur un élément : la confiance. Quand on entend dire que le revenu universel va produire une société d’assistés, c’est finalement la marque d’une défiance envers la nature humaine. On conçoit que l’humain est un être fondamentalement fainéant, et qu’heureusement le travail existe pour lui donner un petit peu de dignité. C’est un point de vue, qui apparait de moins en moins recevable si on est attentif aux dernières études psychosociologiques. C’est à nous de voir si nous voulons vivre dans une société où nous privilégions la confiance ou la défiance.

l’instauration d’un revenu universel ne se fera pas sans quelques dépressions nerveuses pour certains.

  • Comment on le finance ?

C’est la question qui ressort systématiquement. « Ca coûte combien ? Et qui va payer ? ». Effectivement, on s’entend dire partout que les caisses sont vides, mais pour Abdennour Bidar, l’argent est un faux problème : «  C’est qu’il y a d’autant moins d’argent disponible pour les peuples et leurs Etats qu’il est complétement confisqué par les plus riches. – grandes fortunes, multinationales, lobbies. Cette confiscation n’est pas un dommage collatéral du système, elle est systémique. » Il s’appuie sur les explications données par John Christensen, ancien directeur du Tax Justice Network, baptisé par Le Monde de « bête noire des évadés fiscaux » : « Le FMI et la Banque Mondiale, en libéralisant la circulation du capital, ont créé une nouvelle zone d’illégalité où le capital a été transféré dans des paradis fiscaux autour du monde pour échapper aux impôts. Et ça s’est passé à une échelle incroyable ». Ces mouvements de capitaux détenus en zone off-shore s’élève à 11 500 milliards de dollars. Même un taux de prélèvement d’impôts modeste de 30 % reviendrait à 255 milliards de dollars par an. Une sacrée somme. Ce que constate John Christensen, d’autres économistes ne cessent de le répéter, comme Robert Reich ou Thomas Piketty. Le problème n’est pas le manque d’argent, mais une répartition trop déséquilibrée de celui-ci.

Que cela soit immoral ou in-finançable, Abdennour Bidar renvoie donc ces deux arguments dos à dos : « Ces deux critiques m’apparaissent sans valeur. L’une vient de ceux qui taxent d’irréalisme tout ce qui dépasse leur manque d’imagination, et plus encore, tout ce qui bouscule la place de privilégiés dans l’ordre établi. L’autre vient de tous ceux qui sont accablés par cette image pathologique de l’être humain, persuadés que celui-ci ne pourra jamais rien faire qu’à coups de carotte ou de bâton. […] Ce pessimisme est le dénominateur commun des deux critiques. Qui oublient un peu vite la fameuse phrase du philosophe Alain : « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté. ».

Abdenour Bidar est toutefois bien conscient que l’instauration d’un revenu universel ne se fera pas sans quelques dépressions nerveuses pour certains. Et c’est normal, car le revenu universel apporte aussi son lot de défis : que va-t-on bien pouvoir faire de tout notre temps libre, quand on n’a pas d’idées? Et comment va-t-on utiliser intelligemment notre revenu universel ? Notre philosophe ne manque lui ni d’imagination, ni d’optimisme et nous propose un plan en 5 points pour adopter le revenu universel, qui sera le terreau d’une société plus libre, plus épanouie, où il fait bon d’y vivre : la cité des philosophes.

5 propositions concrètes pour la mise en place du revenu universel :

1. Fixer le revenu universel à un niveau supérieur des « minima sociaux » ou du « salaire minimum », ces pseudo-fils de sécurité qui ne font qu’engluer l’individu dans la précarité. Pour la France à 1500 euros (3000 pour un couple), et dans chaque pays à un seuil permettant à l’individu de mener une vie décente.

2. Ouvrir partout au niveau local, ainsi que sur les réseaux sociaux, des maisons et des forums du temps libéré, offrant des espaces de discussion réelle ou virtuelle où tous pourront réfléchir ensemble au sens de ce temps libéré et à ce qu’ils veulent faire du revenu universel. Ainsi pour tous les individus trop ancrés dans notre cité des travailleurs, ces réseaux d’entraides les aideront à s’adapter à leur nouvelle cité.

3. Mettre en place une instauration différenciée du revenu universel, en le proposant automatiquement aux chômeurs, aux jeunes, retraités, malades, personnes handicapées ou invalides, et en l’octroyant sur demande à tous ceux qui désirent quitter leur emploi, sans à se justifier.

4. Tout au long de la scolarité, faire de l’initiation à la liberté l’objectif majeur de l’Ecole, de telle sorte qu’à l’âge adulte, la personne ne se retrouve pas perdue dans la civilisation du temps libérée mais dotée d’une capabilité réelle d’autodétermination. C’est une idée qui apparait déjà dans certaines écoles de l’Education de demain.

5. Créer un nouvel écosystème de civilisation repensé et réorganisé pour faire contribuer toutes nos structures sociales au service d’un objectif : offrir à chacune et chacun les moyens de consacrer son temps libéré à la culture de son humanité. C’est par cette culture du savoir-être, de l’introspection, et de la contemplation que nous basculerons vraiment dans la cité des philosophes.

De la cité des travailleurs à la cité des philosophes

Travailler plus pour gagner plus pour dépenser plus est un cercle vicieux où nos existences tournent en rond. Combien s’en aperçoivent quand leur mort s’approche ? Vivre pour consommer, vivre pour travailler, tout le monde sent bien que cela ne suffit plus aujourd’hui. Même les jeunes générations, que l’on pourrait croire hyper-consuméristes, aspirent au fond à une seule chose : remettre du sens dans une société qui n’en a plus. Cela commence par soi, où l’on développe une connaissance de soi, et un savoir-être. A. Bidar l’articule en 3 points :

  • Apprendre peu à peu la présence à moi-même, et à exprimer celle ou celui que je suis en réalité. Construire une vie où mon intériorité s’incarne. C’est un travail où l’on passe ainsi de l’inconscience à la conscience.
  • Apprendre à réaliser tout ce que je dois aux autres humains. Installer en moi et dans mes actes la gratitude et l’amour pour tout ce que j’ai reçu. Ici, on travaille sur soi pour passer de la peur à l’amour.
  • Apprendre à ressentir mon appartenance à la communauté universelle de tous les vivants, et à cultiver mes responsabilités envers elles.

Comme le résume, Abdennour Bidal : « Il n’est pas trop d’une vie entière pour cette œuvre infinie ».

Pour aller plus loin : Abdennour Bidar, Libérons-nous !, Les Liens qui Libèrent, 2018
écrit par

Amal

Mieux-être & Réussite

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