Publié le 25/08/2026, mis à jour le 01/10/2026
Conscience & Société
Les trois forces qui se disputent votre attention
Réponse express : Votre attention n’est pas libre. Trois systèmes se la disputent en permanence : un réflexe qui la tire vers ce qui saute aux yeux, un circuit qui la tire vers ce qui procure un plaisir immédiat, et une région frontale qui la dirige selon vos objectifs. Le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux montre que les deux premiers ne s’éteignent jamais, et que les écrans ont massivement renforcé leur emprise. Il explique aussi pourquoi il est réellement plus difficile de se concentrer qu’il y a vingt ans, et ce que les champions font que nous ne faisons pas.
Définition : l’attention comme une fourchette
L’image est de Lachaux, et elle structure tout le chapitre.
« Tu peux imaginer ton attention comme une fourchette. Si tu ne sais pas maîtriser ton attention, c’est comme si tu ne savais pas contrôler ta fourchette ou pire, que quelqu’un la contrôle à ta place pour mettre n’importe quel aliment mental dans ta tête, n’importe quel “mentaliment”, comme je les appelle. »
D’où le principe que Lachaux retient parmi les clefs à la fin du chapitre : « Avoir la maîtrise de son attention, c’est avoir la maîtrise de ce qui occupe son esprit. »
Trois systèmes tiennent cette fourchette, et Lachaux les fait éprouver avec une assiette contenant une grosse tomate pas très mûre, des spaghettis nature et un petit gâteau au chocolat.
Les trois systèmes
1. Le système préattentif, ou le système tomate
Parce que le circuit de la récompense compare ce qui est accessible dans l'instant, et qu'un téléphone posé à côté rend une gratification immédiate accessible en permanence. Il n'existe par ailleurs aucun signal de satiété pour les stimulations numériques.
Le système qui oriente l'attention de façon réflexe vers ce qui est gros, brillant, coloré ou sonore. Il sert à vous faire remarquer un danger, mais il ne fait pas le tri selon vos objectifs.
Le livre indique qu'il arrive à maturité au début de l'âge adulte, et qu'il continue de se développer. Rien n'empêche de s'exercer plus tôt, en sachant qu'on y arrivera de mieux en mieux.
C'est ce que soutient Lachaux, en raison de la multiplication des actions possibles à tout instant. Il ne fournit pas de mesure de ce phénomène, mais un raisonnement sur les mécanismes.
Lachaux reconnaît que cela peut le paraître, et explique pourquoi c'est efficace : cela réduit réellement le nombre d'options accessibles, donc simplifie le travail de tri du cerveau.
Selon un travail de l'équipe de l'auteur, l'activité des régions dédiées à la vision périphérique baisse, d'autant plus longtemps que l'attention reste sur l'écran. L'environnement physique cesse mentalement d'exister.
Ce n'est pas la position du livre. Lachaux cherche à permettre un usage raisonné, pas une abstinence.
Ce que contient la suite
La suite développe :
- La sentinelle, et pourquoi les champions sont différents
- L'effet sanctuaire
- Pourquoi c'est vraiment plus difficile qu'avant
- Le moteur et le marathonien
- Applications pratiques
Environ 12 minutes de lecture, 2 620 mots.
Consigne : une seconde pour piquer le premier aliment venu. La fourchette part vers la tomate, le plus gros et le plus visible.
Ce qu'il fait. Il « oriente de façon réflexe l'attention vers tout ce qui est brillant, gros, coloré, sonore… et finalement, tout ce qui saute aux yeux, aux oreilles, au nez ».
Sa fonction première est vitale. « T'obliger à remarquer l'ambulance qui fonce vers toi avec sa sirène, même si tu es en train de lire tes SMS en traversant la rue. »
Son coût. C'est aussi lui qui vous fait remarquer le spectateur qui crie au mauvais moment. Lachaux le résume : « Tout dépend du contexte et de ce que tu cherches à faire. »
2. Le circuit de la récompense, ou le système chocolat
Avec un peu plus de temps, la fourchette part vers le gâteau. « Son rôle dans le cerveau, c'est de diriger l'attention vers tout ce qui est susceptible de provoquer un plaisir immédiat. »
Il utilise la dopamine, et il est impliqué dans toutes les addictions.
Le point le plus important, et le moins connu : il ne connaît pas la satiété numérique. Pour la nourriture, des capteurs corporels préviennent quand on a trop mangé. « Mais pour les chocolats ou les frites numériques, il n'y a pas de capteurs de ce type. C'est pour cela qu'on peut se retrouver à passer un week-end entier à jouer à un jeu vidéo ou à regarder des séries. »
C'est un comparateur, pas un absolu. L'explication est subtile et elle change la façon de se protéger. Ce qui intéresse ce circuit, « ce n'est pas le plaisir que peut t'apporter le gâteau au chocolat dans l'absolu, mais si ce plaisir est supérieur à celui que t'apporteraient les autres aliments autour de toi ». Et il ne prend en compte « que ce qui est accessible et possible dans la situation où tu es au prix d'un effort raisonnable ».
Autrement dit : ce n'est pas votre volonté qui décide, c'est ce que la situation rend disponible.
Le livre cite à ce sujet un résultat de neurosciences peu intuitif : dans le cerveau, les circuits de l'envie et du plaisir ne coïncident pas. On peut désactiver chimiquement les neurones de l'envie sans diminuer la sensation de plaisir, et inversement, « ce n'est pas parce qu'on a très envie de quelque chose que le plaisir associé sera à la hauteur ».
3. Le cortex préfrontal, ou le système raisonnable
C'est lui qui fait choisir les spaghettis fades, parce qu'il tient compte de l'objectif d'être en forme plus tard. « C'est le seul des trois qui s'intéresse réellement aux conséquences dans le futur de ce que tu t'apprêtes à faire là, tout de suite. »
Lachaux en signale deux particularités.
Il est surdéveloppé chez l'être humain par rapport aux autres animaux. « C'est donc la région cérébrale qui contribue le plus à faire de nous des humains. »
Il arrive à maturité en dernier, « puisqu'elle n'est pleinement fonctionnelle qu'au début de l'âge adulte ». Ce qui n'empêche pas de s'entraîner plus tôt : « il n'apparaît pas tout d'un coup par magie ».
Une conclusion qui désamorce beaucoup de culpabilité. « Même quand tu as l'impression de la laisser libre, sans vraie décision de ta part, elle reste sous l'emprise du système tomate et du système chocolat. Donc il ne faut pas imaginer que spontanément, ton attention va toujours choisir la bonne cible, loin de là. »
La sentinelle, et pourquoi les champions sont différents
Si les trois forces existent chez tout le monde, pourquoi un joueur de haut niveau n'est-il pas distrait pendant son match ?
Ce n'est pas qu'il ne voit rien. « Si quelqu'un secoue un grand drapeau blanc devant eux ou se met à crier très fort, ils vont évidemment le voir ou l'entendre. »
C'est qu'un filtre travaille en amont. Lachaux décrit « une sorte de petite sentinelle qui vérifie immédiatement si cet événement ou ce stimulus est important dans le cadre du match, et qui décide s'il peut être ignoré ou si d'autres régions du cerveau doivent s'impliquer ».
L'image qu'il en donne : c'est comme renifler et goûter légèrement avant de tout avaler.
Et ce qui rend la sentinelle efficace n'est pas la volonté, c'est la restriction. C'est la conclusion la plus contre-intuitive du chapitre : « si un athlète de haut niveau est moins dérangé par son circuit de la récompense, c'est parce qu'il s'autorise moins d'options, et finalement parce qu'il se limite ».
Victoire résume, et Lachaux acquiesce : en se limitant, il se simplifie la vie. « Étrangement, c'est comme si parfois, il valait mieux accepter d'être moins libre, en s'autorisant moins de choses. »
La condition, en revanche, est réelle. « Il faut vraiment être sûr qu'il y a moins d'options. » Mettre son téléphone dans une autre pièce, geste que Lachaux reconnaît pouvoir « paraître un peu puéril », remplit exactement cette fonction : « cela contribue à simplifier la tâche de leur cerveau ».
L'effet sanctuaire
C'est le concept le plus utilisable du chapitre, et il explique aussi bien la concentration des champions que le succès des applications.
Chez l'athlète. Quand il entre sur le court ou dans la piscine, « son cerveau semble inhiber immédiatement toutes les intentions qui n'ont rien à faire dans ce contexte ». Peut-on passer à la pharmacie en enchaînant des longueurs ? Non. Donc cette intention est mise en veille.
Ce que Lachaux en tire pour tout le monde. « Concrètement, cela reviendrait, quand tu entames une activité qui demande de la concentration, à imaginer que tu entres dans un petit sanctuaire où seule cette activité est possible. » Même pour dix minutes de gâteau à préparer.
Et la remarque qui met mal à l'aise. Les applications font exactement cela, mais à leur profit. « Quand tu regardes comment sont conçus la plupart des applis, des réseaux sociaux et des plateformes de divertissement, tu te rends compte qu'elles cherchent à créer cet effet de sanctuaire pour éviter que ton attention ne parte ailleurs. L'interface est conçue pour te faire oublier qu'il y a d'autres choses possibles à faire dans le monde. »
Lachaux le formule sans jugement moral, mais l'observation est nette : « Il y a une véritable volonté de réduire tes choix et tes intentions aux seules options pertinentes pour l'interface : quelle vidéo regarder ensuite ou quel message lire après celui-là. »
Est-ce bien ou mal ? Il refuse de trancher à la place du lecteur. « Tout dépend de ce que t'apporte l'activité en question, et de ce que tu perds à ignorer tout le reste. »
Pourquoi c'est vraiment plus difficile qu'avant
C'est l'affirmation centrale du livre, et elle est argumentée, pas nostalgique.
Le paradoxe des écrans. Ils créent un effet sanctuaire à l'intérieur de l'application, et l'effet exactement inverse dans la vie : ils multiplient « le nombre de choses que nous pouvons faire à tout moment » et cassent « ce principe d'un lieu où une seule chose est possible ».
Lachaux le dit à sa propre table : en ce moment précis, il pourrait répondre à des courriels ou acheter un billet de train plutôt que discuter, parce que son téléphone le permet.
La conséquence. « Tu conçois maintenant qu'il est plus difficile de se concentrer aujourd'hui qu'il y a dix ou vingt ans ? Tu dois maintenant faire un effort particulier pour te convaincre que ce que tu es en train de faire est vraiment la chose la plus importante au monde pendant les quelques minutes qui viennent, en te créant délibérément un petit sanctuaire. »
Un résultat expérimental de son propre laboratoire. Il vaut d'être cité précisément, car c'est le passage le plus documenté du livre sur les écrans : « lorsque l'attention se porte sur un mot ou sur une image sur un écran, les régions du cerveau impliquées dans la vision périphérique (pour voir tout autour de l'écran) baissent soudainement leur activité. Une zone d'ombre vient obscurcir subitement tout ce qui n'est pas au centre, d'autant plus longtemps que l'attention reste scotchée à l'écran. »
Sa lecture : « La connexion au monde virtuel s'accompagne donc d'une déconnexion mentale de notre environnement physique immédiat, comme si nous étions aspirés dans le monde virtuel. Les choses et les gens autour de nous cessent soudain d'exister, tout comme notre corps au-delà de nos doigts. »
Pourquoi cela compte. Parce que le corps et le monde physique « participent d'ordinaire à la stabilité et la simplicité de notre vie mentale ». Un contexte physique limite les actions possibles, donc les intentions : « dans une piscine, je peux nager mais certainement pas faire mes courses ». Privée de cet ancrage, l'attention « reprend sa liberté, tel un feu follet errant sous l'action du circuit de la récompense et du système préattentif ».
Et une phrase de dirigeant, citée telle quelle. Reed Hastings, patron de Netflix, en 2017 : « Quand vous regardez une série sur Netflix à laquelle vous êtes accro, vous veillez tard le soir : nous sommes donc principalement en compétition avec le sommeil. » Lachaux ajoute : « C'est bien dommage, parce que, sans sommeil, la capacité de concentration s'effondre. »
Le moteur et le marathonien
Le livre s'ouvre sur une image qui résume sa thèse générale, et qui mérite d'être connue.
« Si vous donnez une moto à un marathonien, il gagne la course, sans effort. Si vous donnez une moto à tous les marathoniens, vous avez juste transformé le marathon en une course de moto. »
Lachaux l'applique au numérique. La promesse des années 1980 était une vie de loisirs où les ordinateurs feraient tout à notre place. La déception est « l'impression de ne voir désormais que des cerveaux en surchauffe, avec une attention vaporisée entre mille sources de distractions et de stress ».
Sa raison : « la matière biologique dont est fait le cerveau impose des limites à notre fonctionnement cognitif. Nos ressources cognitives sont finies, et quand elles s'éparpillent entre mille possibilités d'actions et de récréations, il n'en reste plus rien, si ce n'est des confettis. »
Et il note qu'une seconde promesse du même type accompagne l'arrivée de l'intelligence artificielle.
Applications pratiques
Réduisez le nombre d'options, pas votre volonté. C'est le levier le plus efficace décrit dans le chapitre. Le circuit de la récompense compare ce qui est accessible. Rendre une distraction inaccessible ne demande aucun effort mental, contrairement à y résister.
Fabriquez un sanctuaire, même court. Décider qu'une seule chose est possible pendant dix minutes suffit à mettre en veille les intentions concurrentes. Cela vaut pour préparer un repas, répondre à des messages, ou lire.
Nommez la force qui agit. Est-ce que quelque chose a sauté à mes yeux, ou est-ce que quelque chose me promet un plaisir immédiat ? Les deux ne se traitent pas pareil. Le premier se règle en modifiant l'environnement visuel, le second en modifiant ce qui est accessible.
Gardez le contact avec le physique quand vous êtes sur un écran. Lachaux suggère de ressentir le téléphone « comme l'objet physique qu'il ne cesse jamais d'être, avec un poids, une texture, une étendue limitée dans un espace plus vaste », et de continuer à percevoir ce qui entoure ces quelques centimètres carrés de lumière.
Situez l'écran dans le temps aussi. Sa seconde question est plus simple encore : « combien de temps vais-je utiliser mon téléphone, et pour quoi faire ? »
Donnez son sucre au circuit de la récompense, sans le laisser détourner la tâche. Le livre recommande, face à une tâche exigeante, « de réfléchir à une façon de stimuler un peu ton circuit de la récompense, pour qu'il ait régulièrement son petit su-sucre ». Musique de fond qui ne dérange pas, petits défis, récompense promise à la fin. Avec une condition : « que ton astuce ne vienne pas interférer avec la tâche que tu cherches à faire ».
Ce que dit la recherche, et ce que ce texte ne tranche pas
Le statut des affirmations. Il faut distinguer trois registres dans ce chapitre. Les trois systèmes attentionnels sont des catégories établies en neurosciences cognitives, et le livre les référence. Le résultat sur la vision périphérique face à un écran vient de l'équipe de l'auteur, ce qu'il indique lui-même. L'effet sanctuaire et l'image de la fourchette sont des constructions pédagogiques personnelles.
Les noms « système tomate » et « système chocolat » sont des images de l'auteur, pas des termes scientifiques.
Le livre ne quantifie pas. Il n'avance aucun chiffre sur le temps d'écran, la baisse de la capacité d'attention ou l'ampleur du phénomène. L'affirmation qu'il est « plus difficile de se concentrer aujourd'hui qu'il y a dix ou vingt ans » est présentée comme une conséquence logique du raisonnement, pas comme une mesure. Nous la restituons comme telle.
La citation de Reed Hastings est rapportée par le livre, datée de 2017. Nous ne l'avons pas vérifiée à la source primaire.
Ce que le livre ne dit pas. Il ne condamne pas les écrans et ne recommande aucune abstinence. Lachaux écrit vouloir aider chacun à « utiliser la technologie avec raison, sans risque d'explosion ». Son objet est le fonctionnement de l'attention, pas la morale de l'usage.
Ce que cet article ne fait pas. Il ne confronte pas ces analyses à la littérature sur les effets des écrans, abondante et discutée. C'est un choix éditorial assumé : restituer fidèlement une source identifiée, en marquant ses limites.
À retenir
- Trois systèmes se disputent votre attention : le préattentif, le circuit de la récompense, et le cortex préfrontal.
- Le préattentif oriente vers ce qui saute aux sens. Sa fonction est vitale, son coût est la distraction.
- Le circuit de la récompense oriente vers le plaisir immédiat. Il ne connaît pas de satiété pour les stimulations numériques.
- Ce circuit est un comparateur : il évalue ce qui est accessible ici et maintenant, pas dans l'absolu.
- Le cortex préfrontal est le seul des trois à tenir compte des conséquences futures. Il mûrit en dernier, au début de l'âge adulte.
- Les champions ne sont pas moins distraits par nature. Ils s'autorisent moins d'options, ce qui simplifie le tri.
- L'effet sanctuaire consiste à décider qu'une seule activité est possible. Les applications l'exploitent à leur profit.
- Regarder un écran réduit l'activité des régions de la vision périphérique. La connexion au virtuel s'accompagne d'une déconnexion du réel immédiat.
- Le corps et l'environnement physique limitent les actions possibles, donc stabilisent l'attention.
Sources
- Jean-Philippe Lachaux, Dans le cerveau des champions, Odile Jacob, juin 2024, ISBN 978-2-4150-0883-3.
Sections mobilisées : Le mot de l'auteur ; deuxième partie, chapitre « La fourchette de l'attention » ; troisième partie, chapitres « Kidnapping attentionnel » « Je pense donc j'échoue » et « Smartphone : retour au réel ! ».
Références citées par le livre dans ces sections : Botvinick M. et Braver T. (2015), Annual Review of Psychology ; Berridge K. C. et Kringelbach M. L. (2015), Neuron ; Shapiro K. L., Raymond J. E. et Arnell K. M. (1997), Trends in Cognitive Sciences. Déclaration de Reed Hastings rapportée pour l'année 2017 (quatrième partie, chapitre « Concentré sans fatigue »).
Champions cités dans ces sections : Yoann Bonato (rallye automobile), Nathan Paulin (slackline), Julien Chorier (ultra-trail), Frank Braley (piano).
Note de citation : cet article a été rédigé à partir de la version numérique de l'ouvrage, qui ne comporte pas de pagination fixe. Les renvois se font par partie et par chapitre, et non par numéro de page.
Cet article est un contenu d'information. Il ne remplace pas une consultation auprès d'un professionnel de santé et ne constitue ni un diagnostic, ni une prescription.
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Publié le 08/10/2025, mis à jour le 29/09/2026