Publié le 22/10/2026
Conscience & Société
Prix Nobel de médecine : ce que 125 ans de découvertes nous apprennent sur la vérité scientifique
En 1927, le jury Nobel couronne le Danois Johannes Fibiger pour une découverte qui n’existait pas : un ver qui aurait donné le cancer de l’estomac à des rats. Les prétendues tumeurs n’étaient que des inflammations, dues à une nourriture trop pauvre en vitamine A, et Fibiger est mort peu après sans l’avoir jamais su. Son histoire figure dans Les Nobel de médecine (Odile Jacob, octobre 2026), où Philippe Sansonetti et Philippe Solal-Céligny retracent cent vingt-cinq ans de prix Nobel de physiologie ou médecine à travers celles et ceux qui les ont reçus, et quelques-uns qui les ont manqués. Le jury lui-même s’y trompe, donc, et ce n’est pas la seule fois. On y croise des chercheurs têtus, des boîtes de culture oubliées un week-end de Pâques, une jeune diplômée payée pour goûter de la mayonnaise avant de recevoir le prix Nobel. Et au bout du compte, une question qui nous concerne tous : comment sait-on qu’une découverte médicale est vraie ?
Ce que contient la suite
La suite développe :
- Qu'est-ce que le prix Nobel de physiologie ou médecine ?
- Un livre qui raconte des vies plutôt qu'un palmarès
- La chance existe, à condition de savoir la regarder
- S'obstiner : une qualité qui peut aussi égarer
- Quand le jury se trompe
Environ 16 minutes de lecture, 3 519 mots.
Qu'est-ce que le prix Nobel de physiologie ou médecine ?
Le prix Nobel de physiologie ou médecine est l'un des cinq prix prévus par le testament d'Alfred Nobel, signé à Paris le 27 novembre 1895. Physiologie, le mot intimide un peu. Il veut dire, tout bêtement, l'étude du corps quand tout va bien, la façon dont on respire ou dont un nerf fait passer un signal. D'où des prix qui vont tantôt à une découverte de paillasse, tantôt à un traitement. C'est l'Assemblée Nobel, rattachée à l'Institut Karolinska de Stockholm, qui choisit. Le prix de médecine est toujours annoncé le premier, un lundi d'automne. Trois noms au maximum, jamais celui d'un organisme de recherche. Et les noms des candidats recalés ? Secrets pendant cinquante ans. Un prix Nobel ne se retire pas. Quoi que fasse ensuite le lauréat, il le garde. De 1901 à 2025, 116 prix ont été remis à 232 personnes. Pourquoi la médecine, alors que les mathématiques n'ont jamais eu de prix Nobel ? Les auteurs ont une explication très personnelle. Alfred Nobel a été malade presque toute sa vie, des maux de tête, l'estomac fragile, des passages à vide qui l'obligeaient à s'aliter. À la fin, c'est son cœur qui le fait souffrir, une angine de poitrine, et un seul médicament le soulage : la trinitrine. Or la trinitrine est un autre nom de la nitroglycérine, l'explosif qui avait fait sa fortune.Un livre qui raconte des vies plutôt qu'un palmarès
Philippe Sansonetti est médecin et microbiologiste. Il a fait sa carrière à l'Institut Pasteur, puis occupé de 2007 à 2020 la chaire Microbiologie et maladies infectieuses du Collège de France. Il est membre de l'Académie des sciences. Philippe Solal-Céligny a consacré ses travaux publiés aux lymphomes, des cancers du système lymphatique. Le livre ne déroule pas la liste des lauréats. Les deux auteurs se servent des prix comme de bornes sur une route, celle de la médecine moderne, et ils s'arrêtent devant les personnages qui valent le détour : leur caractère, leur vie privée (pas toujours celle de la biographie officielle), le chemin jusqu'à la découverte, ce que le prix a fait d'eux ensuite. Les Nobel de chimie et de physique n'apparaissent que quand on ne peut pas faire autrement. Le plan suit les grands chantiers du corps. Les microbes, nos défenses, l'imagerie, la génétique, la cellule, le cancer, les hormones et les vitamines, le cerveau. Le dernier chapitre garde pour la fin trois découvertes qui touchent au sens de la vie (la fécondation in vitro, les cellules souches, l'horloge biologique). Erik Orsenna, de l'Académie française, signe la préface, et un tableau en fin de volume donne tous les prix depuis 1901. Pourquoi lire ça quand on s'intéresse à sa santé plus qu'à l'histoire des sciences ? Parce que des « découvertes », on nous en vend tous les jours, sur un emballage ou dans une vidéo. Voir combien de temps les vraies ont mis à se faire accepter, ça aide à faire le tri.La chance existe, à condition de savoir la regarder
Les chercheurs ont un mot pour le fait de trouver ce que l'on ne cherchait pas : la sérendipité. Le livre en regorge. Alexander Fleming n'était pas un modèle de rangement : ses boîtes de culture traînaient partout, y compris chez ses collègues, qui s'en agaçaient. Au retour d'un congé, il remarque qu'autour d'une moisissure tombée par accident sur une culture de staphylocoques, les bactéries ne poussent plus. La pénicilline vient d'apparaître. Il ne se passe ensuite presque rien pendant douze ans, jusqu'à ce qu'une équipe d'Oxford en fasse un médicament. Fleming, Howard Florey et Ernst Chain reçoivent le prix en 1945. En 1873, dans son laboratoire de fortune, l'Italien Camillo Golgi renverse par accident du nitrate d'argent sur un morceau de tissu nerveux. Une cellule nerveuse sur une centaine se colore. La technique porte son nom et sert encore. Otto Loewi, lui, trouve son expérience en rêve. Il en griffonne les grandes lignes en pleine nuit, se rendort, et ne parvient plus à se relire le matin. La nuit suivante, le même rêve revient : cette fois, il file au laboratoire. Il montrera que les nerfs se transmettent leurs messages par des substances chimiques, ce qui lui vaut le prix en 1936, avec Henry Dale. Le week-end de Pâques 1982, en Australie, Robin Warren et Barry Marshall cherchent en vain un microbe dans des fragments d'estomac de malades. Le laboratoire est débordé par une épidémie d'infections à staphylocoques, et les techniciens oublient les boîtes trois jours de plus que d'habitude. Dans l'une d'elles, une colonie de bactéries inconnues apparaît. Le hasard ne suffit pas pour autant. D'autres avaient vu, avant Fleming, l'effet des moisissures sur les microbes, et les auteurs le rappellent : voir un phénomène ne mène nulle part si l'on n'en tire pas une hypothèse, qu'il faut ensuite prouver. C'est l'« esprit préparé » dont parlait Pasteur, et nous avions exploré la question de savoir si la chance peut se provoquer.S'obstiner : une qualité qui peut aussi égarer
Été 1929, à Eberswalde, près de Berlin. Werner Forssmann est un jeune interne. Il a remarqué qu'à l'heure du déjeuner, en période de vacances, le bloc opératoire est désert. Il en profite pour se glisser une sonde urinaire dans une veine du bras et la pousser jusqu'au cœur, en suivant sa progression à la radio grâce à un miroir. On le renvoie de l'hôpital. Vingt-sept ans plus tard, en 1956, il partage le prix Nobel avec André Cournand et Dickinson Richards, qui ont développé le cathétérisme cardiaque. Barry Marshall, faute d'animal à infecter, se prend lui-même pour cobaye. Le 14 juillet 1984, il avale un bouillon contenant la bactérie qu'il soupçonne, Helicobacter pylori. Avec Robin Warren, il montre ensuite qu'un traitement antibiotique guérit l'ulcère de l'estomac, et la prise en charge de cette maladie change en quelques mois. Le prix leur est remis en 2005. Il faut parfois une vie entière. Entre 1909 et 1911, l'Américain Peyton Rous montre qu'un virus peut provoquer un cancer chez la poule. Ses pairs rejettent l'idée si violemment qu'il abandonne le sujet pendant dix-huit ans. Il reçoit le prix en 1966, à 87 ans, après avoir été proposé pendant vingt-neuf ans. Le Français Alphonse Laveran, qui avait découvert le parasite du paludisme dans le sang des malades, a dû attendre vingt-sept ans. L'obstination a pourtant son revers, et le livre ne l'esquive pas. Robert Koch, qui a découvert le bacille de la tuberculose, a défendu jusqu'à sa mort, en 1910, un remède qui ne guérissait pas la maladie : la tuberculine. Pour les auteurs, son parcours montre la difficulté de tout chercheur, d'hier ou d'aujourd'hui, à savoir où s'arrête la persévérance et où commence l'entêtement. Le psychiatre autrichien Julius Wagner-Jauregg va plus loin. En 1917, il injecte le parasite du paludisme à quatre malades atteints de paralysie générale, une forme de syphilis qui touche le cerveau. Trois en meurent. Il continue, et traite des milliers de patients sans qu'aucune étude un peu sérieuse ne vérifie ses résultats. Ceux qui doutaient s'exposaient à ses répliques violentes. Il reçoit le prix Nobel en 1927.Quand le jury se trompe
L'erreur Fibiger a laissé une trace durable. Refroidi, le jury n'a plus récompensé aucune recherche sur le cancer pendant plus de vingt ans. En 1949, le Portugais António Egas Moniz reçoit le prix pour la lobotomie, une opération du cerveau censée apaiser des malades psychiatriques. Le film de Milos Forman Vol au-dessus d'un nid de coucou en a montré l'inhumanité, et les auteurs tiennent ce prix pour en grande partie immérité. Ils rapportent un chiffre qui devrait faire réfléchir : en France, en Suisse et en Belgique, 1 344 lobotomies ont été pratiquées, et 84 % des personnes opérées étaient des femmes, soit plus de huit sur dix. La principale raison invoquée, la schizophrénie, touche pourtant plus souvent les hommes. Pour les auteurs, la psychiatrie est le domaine où le jury a le moins bien vu. Les deux fois où il a récompensé un traitement psychiatrique, avec Wagner-Jauregg puis Moniz, il s'est trompé, et selon eux il n'a plus primé cette discipline depuis. On lui reproche souvent d'avoir ignoré Sigmund Freud, proposé trente-deux fois. Les auteurs répondent que les théories de Freud ne reposaient sur aucune donnée physiologique objective. Le Français Gaston Ramon, inventeur des anatoxines qui servent à fabriquer des vaccins, a été proposé cent cinquante-cinq fois, sans succès. Le jury a fini par apprendre la patience. Alfred Nobel voulait récompenser les découvertes de l'année écoulée. Le comité attend désormais, parfois des décennies, qu'une découverte soit confirmée. Louise Brown, le premier « bébé-éprouvette », est née le 25 juillet 1978 : elle avait 32 ans quand Robert Edwards a reçu le prix pour la fécondation in vitro, en 2010.Après le prix, d'autres chemins
Le prix couronne une découverte précise. Ensuite, la carrière continue, et certains lauréats s'aventurent loin de leur spécialité, avec des idées qui se discutent comme celles de n'importe quel chercheur. Luc Montagnier a reçu le prix en 2008 avec Françoise Barré-Sinoussi pour la découverte du virus du sida. Il a ensuite pris position contre certains vaccins, des positions contestées par la plupart des autres chercheurs et que les auteurs critiquent. Françoise Barré-Sinoussi a poursuivi ses recherches, et elle s'est engagée pour la santé des femmes et des minorités dans le monde. Louis Ignarro a été récompensé en 1998 pour avoir montré le rôle de l'oxyde nitrique, un gaz qui sert de messager dans les vaisseaux sanguins. Il a ensuite associé son nom à des compléments alimentaires censés en augmenter la production, pour le cœur, les vaisseaux ou le vieillissement. Les auteurs se montrent sceptiques sur leur effet. Le sujet reste ouvert, les études sur ces compléments se poursuivent, et nous avons fait le point sur ce que l'on sait des compléments alimentaires. Le cas d'Otto Warburg touche de près les malades. Prix Nobel en 1931 pour ses travaux sur la respiration des cellules, il avait remarqué que les cellules cancéreuses consomment énormément de sucre, une particularité appelée « effet Warburg ». Cette observation est solide : elle a donné naissance à un examen devenu central en cancérologie, la tomographie par émission de positons (TEP), qui repère les cellules avides de sucre. Warburg allait plus loin et en faisait la cause du cancer. Les études suivantes ne l'ont pas confirmé, et la question reste discutée un siècle plus tard. Nous avons présenté la thèse de Laurent Schwartz, pour qui le cancer serait d'abord une maladie du métabolisme. Son idée a inspiré des approches qui cherchent à priver la tumeur de sucre : régimes très restrictifs, jeûnes prolongés, médicaments antidiabétiques prescrits hors autorisation. Les auteurs du livre les jugent d'efficacité non démontrée et parfois dangereuses. En France, le rapport du réseau NACRe, publié fin 2017 avec le soutien de l'Institut national du cancer, ne recommande pas le jeûne ni les régimes restrictifs pendant un cancer, faute de bénéfice démontré et à cause du risque de dénutrition. Hors du cancer, le jeûne intermittent fait l'objet de recherches sérieuses sur la glycémie, le poids ou la tension, et nous avons fait le point sur ce que le jeûne peut apporter à la santé. La recherche, elle, continue. Aux Pays-Bas, l'essai DIRECT, publié en 2020, a suivi 131 femmes atteintes d'un cancer du sein : chez celles qui suivaient un régime imitant le jeûne autour de leur chimiothérapie, la tumeur a plus souvent régressé à l'imagerie. C'est un premier signal, sur un petit nombre de patientes, qui demande à être confirmé avant de faire bouger les recommandations. Le livre n'épargne pas non plus les lauréats séduits par l'eugénisme, cette idée d'« améliorer » l'espèce humaine en sélectionnant qui doit naître, comme Charles Richet ou Alexis Carrel.Les femmes : 14 lauréates sur 232
De 1901 à 2025, quatorze femmes seulement figurent parmi les 232 lauréats. Sur 100 personnes primées, 6 sont donc des femmes. La première, Gerty Cori, est récompensée en 1947, quarante-six ans après le premier prix. Sur les vingt dernières années, la part monte à 12 %, un peu plus d'une sur dix. Barbara McClintock a grandi avec une mère qui ne voulait pas entendre parler d'études supérieures pour une fille, et c'est son père qui les lui a permises. En 1944, elle montre qu'une part du matériel génétique est faite de « gènes sauteurs », capables de changer de place sur les chromosomes : les transposons. Le prix arrive en 1983, quarante ans plus tard. Les auteurs écartent l'explication par son fort caractère. Ils retiennent le sexisme, conscient ou inconscient, des milieux scientifiques de l'époque, et une découverte venue trop tôt pour que les esprits soient prêts. Rosalind Franklin avait obtenu aux rayons X des images exceptionnelles de l'ADN. Watson et Crick se les sont procurées par une voie détournée, à son insu, et ces données les ont aidés, en partie, à établir la structure en double hélice. Elle est morte d'un cancer de l'ovaire. Le prix de 1962 est allé à Watson, Crick et Maurice Wilkins. Gertrude Elion obtient son diplôme à 19 ans avec la meilleure mention. Elle ne trouve aucun poste, passe par une école de secrétariat, puis devient goûteuse de mayonnaise et de sauces pour une chaîne de supermarchés. En 1944, elle entre comme assistante dans le laboratoire de George Hitchings, chez Burroughs-Wellcome. Les universités exigent qu'elle quitte ce laboratoire pour préparer un doctorat : elle refuse. Elle ne deviendra docteure qu'en 1968, à 50 ans, et partagera le prix Nobel avec Hitchings et James Black vingt ans plus tard, en 1988. Katalin Karikó arrive de Hongrie aux États-Unis avec, pour tout pécule, 900 livres sterling cachées dans l'ours en peluche de sa fille. Elle n'obtient jamais le grand financement de recherche des National Institutes of Health, et elle est même un temps rétrogradée. C'est devant la photocopieuse de son laboratoire qu'elle croise l'immunologiste Drew Weissman. Leurs travaux sur l'ARN messager ont permis les vaccins contre le Covid-19, et leur ont valu le prix en 2023. Rita Levi-Montalcini, élevée pour tenir une maison, doit quitter la recherche officielle en 1938, quand l'Italie fasciste adopte ses lois raciales contre les Juifs. Elle poursuit ses expériences dans le logement familial. Le prix lui est remis en 1986, avec Stanley Cohen, pour la découverte des facteurs de croissance. D'autres n'ont jamais été primées. Les auteurs voient dans l'Anglaise Lucy Wills une grande oubliée du Nobel, et se demandent si son statut de femme n'y est pas pour quelque chose. En Inde, elle avait observé une anémie proche de l'anémie pernicieuse chez des femmes enceintes des castes les plus basses, que le foie ne guérissait pas mais qu'une pâte à tartiner riche en levure faisait disparaître. Le principe actif, purifié en 1941, est l'acide folique, la vitamine B9. Les auteurs ne s'arrêtent pas au procès du jury. Selon eux, les femmes sont aujourd'hui bien présentes au début des carrières de recherche, mais leur part fond à mesure qu'on monte vers la direction des laboratoires. La mobilité géographique, indispensable, leur coûte davantage. Les hommes signent la majorité des publications et occupent les tribunes des congrès, si bien que les femmes, moins visibles, sont moins souvent proposées au prix. Pour eux, la solution se trouve en amont, dans les carrières.Applications pratiques : lire une promesse de santé avec les leçons du Nobel
Le livre ne donne pas de mode d'emploi. Mais en le refermant, on garde quelques réflexes, qui servent devant une publicité comme devant une vidéo partagée cent fois. Demandez depuis quand c'est confirmé. Le jury Nobel attend souvent des décennies avant de trancher, justement pour ne pas couronner une découverte fragile. Une méthode présentée comme révolutionnaire et toute récente mérite la même patience. Regardez qui parle, et de quoi. Un titre prestigieux, même un Nobel, fait de vous l'expert d'une découverte. Sur les autres sujets, votre parole se discute comme celle de n'importe quel chercheur. Cherchez l'essai, pas l'intuition. L'idée de Fibiger était plausible, et fausse. Celle de Warburg partait d'une observation juste, mais rien n'a encore confirmé qu'elle explique le cancer. Pour les auteurs, une preuve suppose une hypothèse, des expériences contrôlées et répétées, une analyse objective des résultats, puis la validation par d'autres chercheurs. Méfiez-vous de qui ne supporte pas le doute. Wagner-Jauregg répondait avec violence à ceux qui questionnaient ses résultats. Les auteurs le disent sans détour : le doute, à commencer par le doute sur soi, fait partie du métier de chercheur.Ce que dit le livre de la science : consensus, débats, limites
Ce qui fait consensus. Pour les auteurs, les lauréats ont illustré ce qu'est la vérité scientifique, qu'ils appellent la « vérité par la preuve ». Ça peut prendre des années, et rien n'est gravé dans le marbre. C'est pourtant ce qui sépare une connaissance d'une opinion, ou d'une vérité dite alternative lancée sur les réseaux sociaux. Ce qui fait débat. La règle des trois lauréats colle mal à la recherche d'aujourd'hui, qui se fait en équipes nombreuses, avec des biologistes mais aussi des statisticiens ou des informaticiens. Elle a déjà créé des tensions, et l'arrivée de l'intelligence artificielle risque de brouiller encore la question de savoir à qui revient une découverte. Autre débat, la place des États-Unis. De 1901 à 1939, 36 des 42 prix sont allés à des Européens. De 1943 à 2025, les chercheurs installés aux États-Unis en ont reçu 111 sur 190, soit 58 %, un peu plus d'un sur deux. Les auteurs l'expliquent par l'exil des savants européens au XXe siècle, l'argent investi dans la recherche américaine, des laboratoires confiés tôt à des chercheurs jeunes, et l'anglais devenu la langue commune. Pour eux, ce n'est pas le jury qu'il faut accuser. Treize lauréats ont mené leurs recherches en France. Ce qui s'annonce. Après un siècle passé à explorer l'infiniment petit, les auteurs prévoient un changement de regard : comprendre le corps comme un ensemble où tout est lié, et l'humain comme une espèce parmi d'autres. Ils citent l'exposome : tout ce que l'environnement fait subir à un organisme au fil de sa vie, depuis la conception. Combiné à la génétique et au mode de vie, il apparaît comme un déterminant majeur de la santé. Ils vont jusqu'à suggérer de créer un prix Nobel d'écologie. Les limites du livre. Les auteurs l'assument : ils ont choisi les figures marquantes, pas l'exhaustivité. Les chapitres consacrés à la génétique et à l'immunité demandent de l'attention à qui n'a pas de bagage en biologie. Quelques dates et chiffres de détail gagnent aussi à être recoupés avec les archives de la Fondation Nobel avant tout usage précis.À retenir
- Le prix Nobel de physiologie ou médecine récompense depuis 1901 des découvertes sur le fonctionnement du corps et sur les maladies : 116 prix et 232 lauréats jusqu'en 2025.
- Beaucoup de découvertes sont nées d'un accident bien interprété, une boîte oubliée, un produit renversé, un rêve.
- Le jury s'est trompé, notamment avec Fibiger en 1927 et avec Egas Moniz, l'inventeur de la lobotomie, en 1949.
- Un prix Nobel récompense une découverte précise : sur les autres sujets, la parole d'un lauréat se discute comme celle de tout chercheur.
- Les femmes représentent 6 % des lauréats, et plusieurs ont attendu des décennies ou n'ont jamais été primées.
- Pour les auteurs, la vérité scientifique se gagne par la preuve, au terme d'un chemin long et révisable.
Questions fréquentes
Combien de femmes ont reçu le prix Nobel de médecine ?
De 1901 à 2025, quatorze femmes sur 232 lauréats, soit 6 %, selon le décompte des auteurs. La première est Gerty Cori, en 1947.Pourquoi Freud n'a-t-il jamais reçu le prix Nobel ?
Il a été proposé trente-deux fois. Les auteurs rappellent que ses théories et ses pratiques ne reposaient sur aucune donnée physiologique objective.Un prix Nobel peut-il être retiré ?
Non. Quoi que fasse ensuite le lauréat, il garde son prix.Qui choisit les lauréats ?
Des personnalités habilitées (membres de l'Académie royale des sciences de Suède, anciens lauréats, doyens de facultés de médecine) proposent des noms entre septembre et janvier. Un comité Nobel de cinq membres fait un premier tri, puis l'Assemblée Nobel, cinquante membres élus par les professeurs de l'Institut Karolinska, décide en secret.Sources
- Philippe Sansonetti et Philippe Solal-Céligny, Les Nobel de médecine, préface d'Erik Orsenna, Odile Jacob, octobre 2026 (version numérique de l'éditeur consultée le 16 octobre 2026).
- Collège de France, biographie de Philippe Sansonetti (page consultée le 16 octobre 2026).
- Davies A., Merli F., Mihaljevic B., Siritanaratkul N., Solal-Céligny P. et al., « Pharmacokinetics and safety of subcutaneous rituximab in follicular lymphoma (SABRINA) », The Lancet Oncology, 2014, doi:10.1016/S1470-2045(14)70005-1, exemple des travaux de Philippe Solal-Céligny sur les lymphomes (référence trouvée via PubMed).
- Vidal, « Cancer : le jeûne et les régimes restrictifs non recommandés faute de démonstration de leur utilité », 6 décembre 2017, sur le rapport du réseau NACRe soutenu par l'Institut national du cancer.
- de Groot S. et al., « Fasting mimicking diet as an adjunct to neoadjuvant chemotherapy for breast cancer in the multicentre randomized phase 2 DIRECT trial », Nature Communications, 2020, doi:10.1038/s41467-020-16138-3 (référence trouvée via PubMed).
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