Patrick Lemoine, dans son livre ” À quoi servent les symptômes” publié chez Odile Jacob, aborde cette question sous l’angle de la médecine évolutionniste. Les symptômes sont souvent des réponses aux stress environnementaux ou sociaux, ayant évolué pour aider nos ancêtres à survivre.
Comprendre la fonction des symptômes aide les professionnels de santé à développer des traitements plus efficaces, visant à rétablir l’équilibre naturel du corps et de l’esprit plutôt qu’à supprimer les symptômes. Cette perspective réduit aussi la stigmatisation des troubles mentaux, en les voyant comme des réactions compréhensibles à l’environnement.
L’approche évolutionniste permet de mettre en place des stratégies de prévention plus ciblées, offrant une vision globale de la santé qui intègre des aspects biologiques, psychologiques et sociaux.
Dans ce podcast Patrick Lemoine explore comment des comportements et troubles perçus comme pathologiques ont joué un rôle crucial dans l’évolution humaine, en tant que mécanismes de survie face à des situations stressantes ou dangereuses. Il souligne l’importance de distinguer entre mécanismes d’adaptation et maladies mentales, abordant des questions telles que l’insomnie, la dépression, les états limites et la psychose.
L'anxiété : un système d'alerte, pas une panne
Amal Dadolle :
pourquoi l 'anxiété est -elle nécessaire à la survie de l 'espèce animale, homme compris ?
Patrick Lemoine : Je vais vous raconter l'histoire du hérisson et du lapin. Le lapin a tout le temps peur. Un rien le fait sursauter. Le hérisson, lui, est invulnérable. Personne ne peut lui faire de mal.
Les deux arrivent au bord d'une route. Le lapin a très peur des voitures qui passent. Il traverse rapidement. Sa peur lui sauve la vie. Le hérisson, lui, traverse lentement. Il se croit invulnérable. Je ne vous dirai pas la suite.
Comment l'anxiété devient-elle pathologique ? C'est la souffrance qui fait la différence. Certains sont toujours anxieux, mais cela les aide. Leur anxiété les garde en alerte. D'autres souffrent énormément de leur anxiété. Mon travail de médecin est de soulager cette anxiété, mais pas avec des tranquillisants ou des somnifères. Ces médicaments sont toxiques. Il existe beaucoup d'autres techniques efficaces.
Pour moi, un symptôme a toujours une utilité. Mais il faut le soigner s'il devient insupportable. Je suis contre la médecine qui ne traite que les symptômes. Une petite larme ? Paf un Prozac. Un sursaut ? Paf un Xanax. Une nuit blanche ? Paf de l'Imovane. Il y a tellement d'autres approches...
Amal Dadolle :
Comment expliquer ces excès en termes de prescriptions médicales ?
Patrick Lemoine : Une phrase que je déteste : « Bonjour docteur, je viens pour renouveler mon ordonnance ». Si la personne va bien, pourquoi revient-elle me voir ? Si elle ne va pas bien, c'est que le traitement n'est pas bon.
J'ai suivi le séminaire de Betelheim à Stanford. Il disait : « Fournissez la réponse inattendue. Soyez créatif. » Je ne suis pas admirateur de Betelheim, mais il avait raison sur ce point. Renouveler l'ordonnance, c'est la routine. Les patients savent que cela m'énerve.
Le pire ennemi, pour un patient comme pour un médecin, c'est la routine.
Un somnifère, c'est un mois maximum selon la réglementation. Beaucoup de mes patients en prennent depuis 15 ans. C'est tragique.
Je prescris beaucoup de
compléments alimentaires et de plantes. Dans les congrès, on sourit quand je parle de valériane pour l'insomnie. Pourtant, ça marche mieux que certains médicaments.
La douleur et la fièvre : deux signaux à ne pas éteindre trop vite
Le chapeau de cet article cite la fièvre et la douleur. Patrick Lemoine ne les aborde pas dans cet entretien, mais elles donnent l'exemple le plus net de ce dont il parle, et il vaut la peine de le poser avec précision.
La fièvre n'est pas un dérèglement, c'est une réponse. Elle est conservée chez les vertébrés à sang chaud comme à sang froid depuis plus de 600 millions d'années, et une revue de référence en immunologie conclut qu'elle confère un avantage de survie au cours d'une infection (Evans, Repasky et Fisher, 2015).
La douleur, elle, repose sur un système dédié. Chez des personnes par ailleurs en bonne santé, la perte de fonction d'un seul gène, SCN9A, suffit à abolir toute perception douloureuse : la nociception dépend d'un canal ionique précis, sans équivalent de secours (Cox et coll., 2006). Ce degré de spécialisation suggère un système sélectionné, pas un accident.
Cela ne veut pas dire qu'il faille laisser monter une fièvre ni endurer une douleur. Cela veut dire qu'avant de les éteindre, il vaut la peine de savoir ce qu'elles signalent.
L'insomnie : le sommeil fragmenté a-t-il eu une fonction ?
Amal Dadolle :
vous êtes spécialiste effectivement des questions liées au sommeil, à quoi sert l 'insomnie ?
Patrick Lemoine : L'insomnie est une question intéressante. J'adore l'anthropologie, l'étude des peuples différents de nous. Les Hadza, une tribu en Tanzanie sans électricité, vivent au rythme du soleil. Leur sommeil a été étudié. Tout le monde dort bien car le sommeil est essentiel pour la croissance, la lutte contre les infections, et l'hypertension.
Mais les personnes âgées Hadza ont un sommeil haché. On appellerait ça de l'insomnie, mais ce mot n'existe pas dans leur langage. Pour eux, c'est normal car ils ont une fonction : être sentinelles. Ils donnent l'alerte en cas d'attaque. Comme au Népal, où les personnes âgées surveillent les champs.
Cette étude montre aussi que certaines personnes sont très matinales, d'autres très du soir. Chez les Hadza, personne ne dort en même temps plus de 18 minutes par nuit. Il faut toutes les variations possibles pour parer à toute éventualité.
Ce que dit l'étude, exactement. Le travail évoqué ici existe : David Samson et ses collègues ont suivi par actimétrie le sommeil de Hadza de Tanzanie, et publié leurs résultats dans les
Proceedings of the Royal Society B en 2017. Deux précisions s'imposent.
D'abord le chiffre. Sur vingt jours d'observation, les chercheurs n'ont relevé que 18 minutes au total pendant lesquelles tous les participants dormaient en même temps, et non 18 minutes par nuit. Pendant 99,8 % du temps, au moins une personne était éveillée ou en sommeil léger.
Ensuite le raisonnement. Les auteurs observent que cette désynchronisation vient de la variation des chronotypes, laquelle évolue avec l'âge. Ils en tirent une hypothèse : dormir en groupe d'âges mêlés aurait offert une forme de vigilance collective. C'est une hypothèse évolutive, présentée comme telle. L'étude ne montre pas que les anciens dorment mal afin de monter la garde.
Dépression et rythme de sommeil : ce qui est établi, ce qui ne l'est pas
Amal Dadolle :
Comment le défaut d 'organisation du sommeil, en particulier du sommeil paradoxal, est -il lié à la dépression?
Patrick Lemoine : La dépression est souvent due à un retard de phase. Les personnes déprimées s'endorment et se réveillent trop tard, vivant hors de leur rythme naturel. Une étude a montré que des personnes saines, forcées de se coucher et de se lever six heures plus tard que d'habitude, ont fini par présenter des signes de dépression.
Il est important de vivre à son heure. Souvent, une grippe, le chômage ou des
vacances peuvent déclencher une dépression en perturbant le rythme de sommeil.
Pour aller bien, il faut se lever à son heure naturelle. Le
sommeil paradoxal, qui augmente en fin de nuit, est lié à la dépression. Mon premier conseil en cas de dépression est de se lever 90 à 180 minutes plus tôt que d'habitude. Cela sera difficile pendant 15 jours, mais bénéfique à long terme.
Ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas. Agir sur les rythmes pour traiter la dépression n'est pas une idée marginale. La chronothérapie regroupe des interventions étudiées, privation de sommeil, avance de phase du sommeil, luminothérapie, dont l'efficacité varie selon qu'elles sont employées seules ou associées à un traitement (Khalifeh, 2017).
En revanche, « la dépression est un retard de phase » reste une lecture, défendue par une école, et non un fait général. Toutes les dépressions ne s'expliquent pas par un décalage du rythme veille-sommeil.
Enfin, se lever de 90 à 180 minutes plus tôt est le conseil que Patrick Lemoine donne à ses patients, dans le cadre d'un suivi. Ce n'est pas une recommandation de BloomingYou et cela ne remplace pas un avis médical. Comme le rappelle le chapeau de cet article, un symptôme qui persiste, s'aggrave ou inquiète doit toujours être évalué par un médecin.
La dépression a-t-elle une fonction ? L'hypothèse de Patrick Lemoine
Amal Dadolle :
quelle est la nature et la fonction de la dépression au sens de l 'évolution?
Patrick Lemoine : J'avais publié un livre intitulé « Le sexe des larmes ». Pourquoi les femmes pleurent-elles plus et mieux ? Les larmes et la tristesse ont plusieurs fonctions. Quand vous êtes déprimé, vous allez lentement, vous prenez votre temps et vous faites des hypothèses. On ne tape pas sur quelqu'un qui pleure, car les larmes désarment l'agressivité.
La dépression a une fonction de prendre son temps et de désarmer l'agressivité. Mais les patients se plaignent souvent que ça tourne en boucle dans leur tête. Je leur propose des activités comme le jardinage. Quand vous plantez quelque chose, vous pensez à l'avenir. Le jardinage est très antidépressif.
Pourquoi la dépression devient-elle la première cause de handicap dans le monde ? La dépression désarme l'agressivité. On ne tape pas sur quelqu'un qui pleure. Comme l'agressivité augmente sur notre planète surpeuplée, la dépression réduit les conflits.
La bipolarité peut contribuer au génie et au progrès de l'humanité. Il y a un lien génétique entre bipolarité, intelligence et créativité. Churchill, par exemple, était bipolaire. Il avait beaucoup d'idées, certaines très bonnes, et était très créatif.
Amal Dadolle :
Pourquoi la dépression est-elle plus fréquente chez les femmes en âge de procréer ?
Patrick Lemoine : La dépression est liée à la capacité de reproduction. Avant la puberté, les garçons sont plus souvent déprimés. Entre la puberté et la ménopause, les femmes le sont davantage. Après la ménopause, les taux de dépression s'équilibrent entre les sexes. Cela a un lien avec les hormones et la température corporelle.
La différence entre le maximum dans la journée et le minimum dans la nuit est faible. La vulnérabilité des femmes à la dépression augmente au fil du cycle. De J0 à J14, elles sont en pleine forme, surtout après les règles. À partir de J14, ça va moins bien. Les tentatives de suicide et les hospitalisations augmentent, et la tristesse est plus forte juste avant et au début des règles. C'est un facteur biologique.
Je ne néglige pas le rôle de la double journée de travail, des inégalités salariales et de la maltraitance des femmes dans la société. Ces facteurs contribuent aussi à leur tristesse. Certaines femmes, même maltraitées ou mal payées, ne sont pas déprimées. D'autres, dans un environnement parfait, dépriment dans la deuxième partie de leur cycle.
C'est complexe, avec des aspects biologiques, psychologiques, sociologiques et historiques. Cette complexité me plaît, car j'adore les choses compliquées.
États limites et psychoses : ce que le psychiatre y lit
Amal Dadolle :
Comment expliquez -vous les états limites, comme la psychopathie et les différentes psychoses?
Patrick Lemoine : Les états limites et la psychose sont très différents. Les états limites, ce sont des personnes qui agissent avant de penser. Elles frappent d'abord, réfléchissent après. Cela a été exploité par les gouvernements. Par exemple, la Légion étrangère en France accueillait souvent des gens souffrant d'états limites. Ces personnes trouvaient un cadre et un but dans la Légion, ce qui les empêchait de devenir violentes dans la société civile.
La psychose, en revanche, est souvent perçue comme une condition débilitante et tragique. Un psychotique, souvent un schizophrène, vit dans le délire, la persécution et les hallucinations. Pendant longtemps, on a accusé les
parents, surtout les mères, de causer la schizophrénie de leurs enfants. Mais on sait maintenant que c'est une maladie complexe, nécessitant des gènes prédisposants et un facteur déclencheur comme un virus ou un stress intense.
Malgré la souffrance, certains psychotiques ont eu des rôles valorisés dans certaines sociétés. Au Moyen Âge, les fous étaient protégés, car on pensait qu'ils avaient un lien direct avec les dieux. Dans certaines cultures africaines, les fous étaient nourris et respectés tant qu'ils ne posaient pas de danger. Ils pouvaient être considérés comme des chamans ou des sorciers.
Cependant, cette vision peut être double. Si le psychotique devient dangereux, il peut être exclu ou même tué, comme cela pouvait arriver dans certaines sociétés africaines où ils finissaient parfois comme repas pour les hyènes.
En résumé, bien que la psychose soit une maladie tragique, certains psychotiques ont pu trouver une place valorisée dans des sociétés anciennes, où ils étaient vus comme ayant des connexions spirituelles particulières.
Ce que cette lecture ne dit pas
Quatre malentendus guettent une lecture évolutionniste des symptômes.
Une fonction n'est pas un bienfait. Dire que la douleur signale un danger ne rend pas la douleur souhaitable, et dire que la tristesse ralentit ne rend pas la dépression utile à celui qui la traverse.
Une fonction passée n'est pas une fonction présente. Un trait qui a pu être avantageux dans l'environnement de nos ancêtres n'a aucune raison de l'être encore dans le nôtre.
Une hypothèse n'est pas une preuve. La plupart des explications évolutionnistes avancées dans cet entretien sont des hypothèses. Certaines s'appuient sur des travaux publiés, d'autres relèvent de l'intuition clinique.
Comprendre n'est pas soigner. Ce que dit ici Patrick Lemoine est le point de vue d'un psychiatre, appuyé sur son livre et sa pratique. Ce n'est pas un consensus scientifique, et cela ne remplace ni un diagnostic ni un traitement. En particulier, un traitement en cours ne se modifie ni ne s'interrompt sans l'avis du médecin qui l'a prescrit.
Sources
- Evans S. S., Repasky E. A., Fisher D. T. (2015), « Fever and the thermal regulation of immunity: the immune system feels the heat », Nature Reviews Immunology, 15(6), 335-349. DOI : 10.1038/nri3843.
- Cox J. J., Reimann F., Nicholas A. K. et coll. (2006), « An SCN9A channelopathy causes congenital inability to experience pain », Nature, 444(7121), 894-898. DOI : 10.1038/nature05413.
- Samson D. R., Crittenden A. N., Mabulla I. A., Mabulla A. Z. P., Nunn C. L. (2017), « Chronotype variation drives night-time sentinel-like behaviour in hunter-gatherers », Proceedings of the Royal Society B, 284(1858). DOI : 10.1098/rspb.2017.0967.
- Khalifeh A. H. (2017), « The effect of chronotherapy on depressive symptoms. Evidence-based practice », Saudi Medical Journal, 38(5), 457-464. DOI : 10.15537/smj.2017.5.18062.
- Patrick Lemoine, À quoi servent les symptômes ?, Odile Jacob. Ouvrage de l'intervenant, cité ici comme source de sa position et non comme référence indépendante.